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UN JOURNAL, DES ARTICLES EPHEMERES, UNE ACTUALITE , lus ailleurs et à partager


JEAN DANIEL, UN FABULEUX DESTIN


Le fondateur, directeur et éditorialiste du « Nouvel Observateur » s’est éteint mercredi soir. Comment le onzième enfant de Jules Messaoud Bensaïd est-il devenu l’un des plus illustres journalistes français sous le nom de Jean Daniel ? Serge Raffy retrace le parcours hors du commun d’un stendhalien solaire, qui fit la rencontre d’Albert Camus, avant de traverser et d’analyser toutes les crises de son temps.

Par Serge Raffy Publié le 20 février 2020 à 10h28 Mis à jour le 20 février 2020 500f550_fAqGn_jC7JvX68e4Gp4Gr7XD.jpg

D’où lui vient cette lueur mélancolique dans le regard ? Est-ce parce qu’il fut toute sa vie un écrivain égaré en journalisme et qu’il porte ce regret comme une blessure ? Enseveli sous les honneurs, les prix, les médailles, Jean Daniel, mort mercredi 19 février, a traversé le XXe siècle en côtoyant les plus grands, Kennedy, Castro, de Gaulle, Ben Bella, Mendès France, Mitterrand, Rocard, et tant d’autres. Il murmurait à l’oreille des présidents, dans la cavalcade effrénée de l’Histoire, mais il n’est jamais vraiment sorti de cette ambiguïté originelle. Celle de l’impossible choix. Ecrivain ou journaliste ? Combien de fois a-t-il répété autour de lui qu’il n’avait jamais tranché la question ? Et si ce doute était sa principale force ? Et aussi l’explication du succès d’un titre déjà quinquagénaire. Si le fameux ADN, la singularité, du journal qu’il a fondé, en 1964, « le Nouvel Observateur du monde », prenait sa source dans l’histoire même de son inventeur et inspirateur ? Celle d’un gosse de la Méditerranée tombé tout petit dans le bain salvateur de la littérature.

Tout, dans sa prime jeunesse, le portait vers l’écriture. D’abord sa sœur, Mathilde, aînée d’une fratrie de onze enfants, qui jouait auprès de lui, le dernier-né, le rôle de seconde mère. Pianiste, férue de romans français du XIXe siècle, elle l’initie très tôt à Stendhal, comme on entre en religion. L’adolescent de Blida, ville algérienne de la plaine de la Mitidja, fils d’un commerçant juif, Jules Messaoud Bensaïd, un colosse au grand cœur, qui, avant de devenir minotier, fut portefaix dans une petite entreprise de la ville, se prend de passion pour ce maître du « réalisme romantique ». Pendant que son père négocie céréales et farine dans la boutique du rez-de-chaussée de la maison familiale, le « petit » dévore l’œuvre du maître, dont il épouse la philosophie de vie, celle de la « chasse au bonheur », mais aussi l’élégance de plume, écriture serrée, précise, parfois précieuse.

Jean Daniel enfant. (COLLECTION PERSONNELLE)

A 12 ans, au collège colonial, il trousse des portraits d’une troublante maturité. Le gamin serait-il un surdoué ? Un de ses professeurs, André Belamich, condisciple d’Albert Camus en khâgne, à Alger, futur traducteur de l’œuvre de Federico Garcia Lorca, le remarque et le prend sous son aile. A ses côtés, le jeune Bensaïd découvre Gide, Romain Rolland, Maurice Martin du Gard, Stefan Zweig, « le Magazine littéraire ».

La 2e division blindée du général Leclerc

Dans l’Algérie française des années 1930, l’adolescent juif de la Mitidja vit dans une bulle. Il est la fierté de sa famille. Le petit dernier pourrait bien, un jour, pensent-ils, devenir un « homme de lettres », écrivain célèbre ou éminent professeur d’université. Ce dernier est à mille lieux de penser que l’éden algérien n’est qu’un mirage. Il ne pressent pas le souffle de l’indépendance qui va emporter ses rêves de jeunesse. L’atmosphère ouatée du boulevard des Orangers, où se retrouvait la jeunesse dorée de Blida, n’était qu’une illusion. « C’est sans doute une des clés de la vie de Jean Daniel, explique Pierre Bénichou, qui fut directeur adjoint du “Nouvel Observateur”. Il aurait pu devenir une jolie plume, auteur de romans bien ficelés, pour ne pas dire plus, mais la politique lui est tombée dessus sans crier gare. Le tourbillon de l’Histoire l’a, si je puis dire, pris par surprise. Il l’a déniaisé, et pas n’importe quand : le 7 octobre 1940. »

Terrible date pour les juifs algériens. Le régime de Vichy abroge, ce jour-là, le décret Crémieux, qui accordait, depuis 1870, un statut de naturalisé français aux juifs. A 20 ans, l’étudiant en philosophie à l’université d’Alger est sous le choc : il n’est plus un « enfant de la patrie ». Il n’est pas algérien pour autant. Sa judéité ? Chez lui, on célèbre les fêtes juives a minima. Bien que son père fût un temps président du Consistoire de Blida, la famille se revendique comme profondément laïque. Le jeune homme rêveur, un brin timide, découvre, effaré, la monstruosité de l’antisémitisme d’Etat.

Jean Bensaïd signe alors une pétition, avec d’autres étudiants, pour protester contre la fermeture de la faculté aux étudiants et enseignants juifs. « Nous jeunes étudiants juifs, nous nous sommes donnés tout entiers à la vie française, notre langue est la langue française, nos maîtres, les maîtres de l’université française. Que l’on songe au désarroi qui serait le nôtre, le jour où l’on voudrait nous interdire la seule culture qui nous soit accessible. Nous ne pourrions même pas nous replier sur un passé juif, sur des traditions juives que nous avons perdues de notre propre mouvement et parce que le gouvernement de la France nous y invitait. Nous serions comme dépouillés de biens et richesses, qu’on nous avait implicitement promis. » Tout est dit dans ce texte qui sonne comme un appel au secours.

Comment réagit l’étudiant venu de Blida ? Il pourrait adhérer au Parti communiste, s’enrôler dans la Résistance naissante. Mais, il le dira lui-même, il n’a pas l’âme d’un militant ni d’un héros. Face aux atrocités du nazisme, il décide tout de même de choisir son camp, celui du général de Gaulle, l’homme de l’appel du 18 juin. Jean Daniel déserte l’armée du général Giraud, dans laquelle il avait été mobilisé, part pour l’Angleterre, en passant par l’Ecosse et intègre la 2e division blindée du général Leclerc. Il n’est pas un héros, prétend-il, mais veut devenir parachutiste, alors qu’il se croyait antimilitariste quelques mois plus tôt. En fait, il est affecté dans une unité du génie non combattante chargée de transporter du matériel sur la ligne de front. Il n’a pas ferraillé sous la mitraille ? Qu’importe. Il a participé à la déroute du nazisme. On lui décerne la croix de guerre pour avoir libéré Paris. Il a alors 24 ans.

Un lien quasi fraternel avec Albert Camu

Le sergent-chef Bensaïd, démobilisé, n’a qu’une idée : reprendre une existence normale, se consacrer à la philosophie. Sa vocation d’homme de lettres est toujours intacte. Il s’inscrit à la Sorbonne avec un objectif : l’agrégation. Mais la politique va le distraire de ses objectifs. Un vieil ami de Blida lui dégote un poste de plume du président du gouvernement provisoire de la République, Félix Gouin. Le fils du minotier de Blida découvre les cimes du pouvoir, ses intrigues, ses grandeurs et ses mesquineries. Pas pour longtemps. Félix Gouin est emporté par une affaire de détournement de fonds sur le commerce de vins venus d’Algérie. Première expérience politique, premier scandale, pour le jeune attaché de cabinet. Echaudé, il n’a pas l’intention de faire carrière dans les arcanes de l’Etat. Il restera désormais en lisière de l’univers des cabinets ministériels. On lui propose un poste de sous-préfet ? Refus. Il est finalement recasé dans la presse, un peu par hasard. Il intègre la Société nationale des Entreprises de Presse, organisme chargé de réattribuer les journaux confisqués à la Libération pour cause de collaboration avec l’ennemi.

Le jeune garçon côtoie alors tous les hommes qui vont compter dans les journaux d’après-guerre. Les intellectuels issus de la Résistance fourmillent de projets. Certains voient le jour, comme la revue « Caliban », qui se veut un organe de vulgarisation culturelle, marqué à gauche. On lui propose de se lancer dans cette aventure. Il accepte, enthousiaste. En quelques mois, Jean Bensaïd en devient le porte-parole, puis très vite, le rédacteur en chef. L’ambition du titre ? Rendre intelligible la marche du monde. Ce credo ne quittera plus le nouveau patron de presse qui cherche à s’entourer de tous les intellectuels de la place de Paris. Son argumentaire pour les attirer dans ses filets : esprit critique, attention, réflexion, lucidité. Et ils viennent tous, conquis par le charme provincial et la délicatesse de ce débutant en journalisme : Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Emmanuel Mounier, Jean-Marie Domenach, Claude Bourdet, et bien d’autres. Cet aréopage d’intellectuels, sous l’impulsion de Camus, cherche à sortir des griffes idéologiques du PCF, tout-puissant dans le monde de l’université et des belles lettres. Les horreurs du stalinisme n’ont pas encore été révélées au grand public et « Retour de l’URSS », d’André Gide, publié en 1936, implacable critique de la réalité soviétique, n’a pas encore marqué les esprits.

A « Caliban », durant une bonne décennie, le débat central qui a agité la rédaction porte sur la capacité de marier marxisme et démocratie. Albert Camus ne croit pas à cette alliance. Jean Bensaïd, qui a pris comme nom de plume, Jean Daniel, a une position plus modérée. Est-ce son admiration sans borne pour un ami algérien, militant communiste, parti combattre le fascisme en Espagne, au milieu des années 1930, tué au combat dans les rangs des Brigades internationales, qui freine ses ardeurs anticommunistes ? Sans doute. Entre l’auteur de « l’Etranger » et l’enfant de Blida, les discussions, malgré l’amitié qui les lie, sont parfois rugueuses. Les deux hommes, jusqu’au décès du prix Nobel de littérature dans un accident de voiture, en 1960, garderont un lien quasi fraternel.

Jean Daniel avec sa soeur Yolande. (COLLECTION PERSONNELLE)

Pour l’heure, au début des années 1950, Jean Daniel a un souci : sauver « Caliban » de la faillite. La revue est déficitaire. Jean Daniel n’est pas un gestionnaire et ne le sera jamais. Deux hommes politiques tentent alors de lui venir en aide. Louis Joxe, d’abord, qui deviendra ministre du général de Gaulle, à partir de 1959. Depuis le Quai-d’Orsay, où il est directeur des Relations culturelles, le père de Pierre Joxe abonne à la revue toutes les ambassades, légations et Alliances françaises, soit environ un millier d’exemplaires achetés à chaque parution. René Pleven, président du Conseil, donne aussi son écot en offrant une valise de billets de fonds secrets. En vain. Malgré ces soutiens, les politiques ne sauveront pas « Caliban ». Jean Daniel, dépité, cherche à rebondir. Que faire après ces années si palpitantes ? Un temps, il tente de créer une nouvelle revue, « Valeurs », consacrée aux arts et à la littérature, en duo avec Albert Camus, mais le projet capote. Le financier suisse qui devait financer l’opération se révèle être un escroc. Coup dur pour Jean Daniel qui se retrouve sans emploi.

Pendant quelques mois, grâce à l’intervention d’Albert Camus, il enseigne quelques mois la philosophie dans un lycée d’Oran. Ses amis, Camus en tête, l’exhortent à rentrer sur Paris, pour ne pas se faire oublier. L’écrivain, encore lui, telle une bonne fée, lui dégote une place dans une agence de presse, la SGP, Société générale de Presse. Après avoir brillé à « Caliban », magazine où la signature est une forme d’étendard, Jean Daniel découvre l’austère anonymat du journalisme d’agence. Mais, au moins, il retrouve les petits bonheurs du quartier Latin. La SGP est une épreuve pour l’ego, mais une formidable école. Il en profite pour tenter d’écrire des romans, mais l’isolement l’épouvante. Il n’a pas l’âme d’un moine cistercien. Il a besoin d’être au cœur de l’Histoire en mouvement. Au cœur de l’Histoire ou en lisière ? Sous la pression amicale d’Albert Camus, il finit tout de même par écrire « l’Erreur » (Gallimard, 1953), roman autobiographique imprégné de nostalgie sur son enfance blidéenne, mais aussi réflexion sur le suicide. La critique annonce la naissance d’un écrivain. A tort, car la politique, ce diable souriant, va encore le rattraper.

La rencontre avec Pierre Mendès France

A la SGP, on lui propose de couvrir l’actualité de l’Afrique du Nord. Il est tout indiqué pour cette mission. N’est-il pas originaire lui-même de ces territoires ? Les pays du Maghreb sont en pleine effervescence nationaliste ; les mouvements indépendantistes sont à l’offensive au Maroc, en Tunisie et bientôt en Algérie. Comment refuser un tel poste ? Le journaliste découvre qu’il sait peu de choses de la colonisation, pas plus que des colonisés. Son enfance et son adolescence ont été comme des parenthèses enchantées, celles d’un jeune « colon » vivant dans le vase clos de la bonne société des Français d’Algérie. Tour d’ivoire ? Il se jette alors dans la lecture de tous les spécialistes du Maghreb. En quelques mois, il comble ses lacunes et apparaît aux yeux de tous comme une des pointures de la presse française sur la question maghrébine.

Ses chroniques sont remarquées par un fringant tycoon des médias, Jean-Jacques Servan-Schreiber. Ce dernier vient de créer le magazine « l’Express ». En 1955, le conflit algérien atteint des proportions violentes que les politiques, depuis Paris, n’avaient pas anticipées. Le Front national de Libération, mouvement révolutionnaire, multiplie les attentats. JJSS cherche en urgence un journaliste pour couvrir l’événement. Jean Daniel est très vite embauché. Dans ses nouvelles fonctions, ce dernier fait une rencontre capitale avec une personnalité à qui il vouera, tout au long de sa carrière, une admiration et une fidélité indéfectibles : Pierre Mendès France. Pour le journaliste, l’ancien président du Conseil, l’artisan de la décolonisation en Indochine, représente l’idéal de ce que doit être un homme politique. Rigueur, honnêteté, loyauté, goût du dialogue, art du compromis. Après l’Indochine, il pourrait être l’homme de paix capable de résoudre la crise algérienne. « L’Express » lui est tout dévoué. Au grand désarroi de ses soutiens, Mendès France, en désaccord avec la politique de répression engagée par le socialiste Guy Mollet, démissionne de son poste de ministre d’Etat. Jean Daniel approuve ce départ. Mais, sans Mendès France, la paix s’éloigne à coup sûr.

Comme son mentor, Jean Daniel défend l’idée que, malgré la terreur imposée par le FLN, puis par l’OAS, il faut à tout prix trouver un compromis pour éviter le bain de sang. Négocier, toujours. A cette époque, François Mitterrand est ministre de la Justice de Guy Mollet. Partisan d’une ligne dure, très répressive, le futur patron du PS d’Epinay refuse de nombreuses demandes de grâce d’insurgés condamnés à mort. Quarante-cinq Algériens seront guillotinés sous son mandat. Cette tache sur le parcours de celui qui accédera au pouvoir vingt-cinq ans plus tard ne s’est jamais effacée dans la mémoire du journaliste de « l’Express ». « C’est sans doute là que se situe la méfiance qui n’a jamais cessé entre Mitterrand et Jean Daniel, souligne Robert Schneider, ancien chef du service politique du “Nouvel Observateur”. Cette fêlure a pesé lourd dans leur relation. On peut dire qu’ils se supportaient mutuellement, mais qu’ils ne se sont jamais aimés. Jean Daniel était mendésiste. Mitterrand, lui, était mitterrandiste. »

Partisan de la négociation avec le FLN

A « l’Express », Jean Daniel écrit un de ses premiers articles comme une réponse à une déclaration incantatoire de Mitterrand « L’Algérie, c’est la France ». Paris-Alger, deux capitales pour un seul pays ? Le journaliste n’y croit déjà plus. « En proclamant l’Algérie, c’est la France, nous affirmons un but ou un désir, mais est-ce une réalité ? écrit-il dans “l’Express”. […] Il y a encore quelques chances de faire des peuples européen et musulman en Algérie une communauté française. Mais il faut ajouter aussitôt que nous jouons, dans ce domaine, notre dernière chance. » Lucide, Jean Daniel restera tout au long du conflit partisan de la négociation avec le FLN, ce qui lui vaudra menaces et condamnations à mort des radicaux de l’Algérie française. Son appartement parisien est plastiqué. Comme de nombreux journalistes, il suit le plus souvent le conflit depuis la Tunisie voisine, devenue indépendante depuis 1956. Installé dans la cité balnéaire de Sidi Bou Saïd, sur les rivages du golfe de Tunis, comme la plupart des correspondants étrangers, il rencontre discrètement les dirigeants du FLN en exil.

Dans ce Saint-Tropez tunisien, il se lie d’amitié avec les envoyés spéciaux de la presse anglo-saxonne. Un petit groupe se forme, surnommé le Maghreb Circus, une confrérie joyeuse et fêtarde, où on s’échange informations exclusives et contacts dans la rébellion toute proche. « Dans cette bande, raconte Guy Sitbon, ancien dirigeant du “Nouvel Observateur”, Jean Daniel s’était lié d’amitié avec l’américain Tom Brady. Ce dernier l’avait intronisé caïd du Maghreb Circus et lui avait fait revêtir le burnous. C’était paradoxal : nous échangions des tuyaux sur le FLN sur le sable, en buvant du rosé. » La dolce vita aux portes de l’enfer ? Durant cette période, entre reportages de guerre et moments d’accalmie à Sidi Bou Saïd, Jean Daniel tisse sa toile et ses réseaux. Bourguiba, Ferhat Abbas, le jeune Bouteflika, et bien d’autres, deviennent des « proches ». La direction de « l’Express » est aux anges. Sa nouvelle recrue multiplie entretiens exclusifs et reportages et devient incontournable.

L’enfant de Blida traverse cette guerre de décolonisation au pas de course. Il refuse d’être un héros ? A Bizerte, au cours d’un combat entre les insurgés et les forces françaises, alors qu’il sort d’une entrevue avec Habib Bourguiba, il tombe sous la mitraille d’un avion… français. Blessé gravement, il passe de longs mois hospitalisé.

Hospitalisé en 1961, après avoir été touché par un tir d’avion français à Bizerte en Tunisie. (JEAN MARQUIS)

A Paris, les politiques s’interrogent. Qui est vraiment cette étoile montante du journalisme ? On le dit gaulliste, à cause de son engagement dans la division Leclerc, mais aussi mendésiste, pacifiste, traître à la patrie, ou encore petit télégraphiste des chefs du FLN, donc sympathisant communiste. On lui colle toutes les étiquettes. Au fond, Jean Daniel est avant tout un homme déchiré entre son amour pour sa terre natale, à l’instar d’Albert Camus, et sa conviction que l’Algérie est condamnée à couper les ponts avec la métropole. La décolonisation est un voyage sans retour, il en est persuadé. Il veut seulement éviter le pire, le bain de sang. Il est le témoin malheureux de cette séparation violente.

JFK et Fidel Castro

La mort d’Albert Camus le laisse comme orphelin. Le prix Nobel de littérature était pour lui un parrain, un frère, un modèle et aussi un compagnon avec qui il a tant débattu. Camus rêvait d’une fédération gardant l’Algérie dans le giron de la République. Daniel, plus visionnaire, avait fait le deuil de cette idée. Quand les accords d’Evian sont signés, en mars 1962, Jean Daniel, en convalescence à Paris, approuve de Gaulle. La paix revenue, comme tous les correspondants de guerre qui ont vécu toutes ces années intensément, il s’ennuie à Paris. Malgré l’admiration qu’il éprouve pour de Gaulle, le Général résistant, il est plus réservé sur sa pratique du pouvoir et ne cache pas son inclination mendésiste. Il ne suit donc la politique hexagonale que d’un œil.

Un événement international va bouleverser son image et le propulser dans la célébrité : la crise américano-cubaine. A l’automne 1963, le reporter de « l’Express » part pour Washington, avant d’aller à La Havane, où il espère rencontrer Fidel Castro, et, fait exceptionnel, obtient un entretien avec le président américain. Surprise : à la Maison-Blanche, John Kennedy lui propose de jouer les messagers de paix auprès du leader cubain. JFK, après la crise des missiles, ne veut plus revivre un conflit qui a failli tourner au cauchemar nucléaire. JFK cherche un émissaire qui n’implique pas directement son administration. Le journaliste français est tout indiqué pour cette mission. Jean Daniel part donc à Cuba rencontrer le Lider Maximo.

Le 22 novembre 1963, il déjeune sur une plage de Varadero en compagnie du Comandante. Alors que les deux hommes dégustent une langouste grillée, ils apprennent l’attentat de Dallas. Jean Daniel se retrouve brutalement acteur de l’Histoire. La presse américaine lui consacre de longs articles. En rentrant en France, auréolé de ce statut de star du journalisme, il s’attend à une haie d’honneur de la part de JJSS et de l’état-major du journal. Erreur. « L’Express » a la tête ailleurs. df105d9_dz1-8xYJqPu5kuMlzreebAl1.jpg Interview de Fidel Castro à La Havane le 21 novembre 1963, veille de l’assassinat de John Kennedy. (MARC RIBOUD)

En difficulté financière, la direction du journal cherche à mettre en place une nouvelle politique éditoriale, moins engagée, plus orientée vers le journalisme à l’américaine, moins « mendésiste », au fond. Les faits et seulement les faits ? Vieux débat. La direction de l’hebdomadaire, en réalité, suit les intuitions « centristes » de son patron qui se rêve en Kennedy français. Exit la gauche. En janvier 1964, Jean Daniel, en désaccord avec ce tournant libéral, s’en va. Il compte bien profiter de ce répit pour écrire enfin le livre sur la guerre d’Algérie qu’il rêve de publier. Il aimerait aussi rédiger un essai politique sur l’expérience cubaine, ce socialisme tropical qu’il croit encore réformable. Ou bien encore, un roman. Une fois de plus, la politique et le journalisme contrarient ses desseins.

« Les faits, oui, mais avec l’élégance et l’analyse »

Depuis deux ans, un industriel vibrionnant et visionnaire, Claude Perdriel, passionné de presse, tente de le convaincre de prendre la direction de la rédaction d’un magazine qu’il veut lancer. Les parrains du projet ? Pierre Mendès France et Jean-Paul Sartre, pas moins. Dans l’équipe initiale, on trouve aussi, un temps, François de Grossouvre, qui deviendra l’homme lige de François Mitterrand, gardien de tous les secrets du dirigeant socialiste. L’idée de l’entrepreneur : transformer un journal existant, « France Observateur », réputé proche du PSU, en grand hebdomadaire de gauche indépendant et sans tabous, « le Nouvel Observateur ». Le concept plaît à l’ancien rédacteur en chef de « Caliban ». Le 19 novembre 1964, le premier numéro du magazine sort des presses. Corinne Renou-Nativel, auteur d’une remarquable biographie de Jean Daniel (« Jean Daniel, 50 ans de journalisme », Editions du Rocher), note :

« En fait, on retrouve ses intuitions dans les grands principes de l’hebdomadaire. Mêler littérature et journalisme. Introduire la subjectivité de l’individu au service de la compréhension du monde. Les faits, oui, mais avec l’élégance et l’analyse. Pour réussir ce tour de force, Perdriel et Daniel savaient qu’il leur fallait recruter les meilleurs journalistes, des stylistes qui aiment l’info, des oiseaux rares. En fait, ce duo a traqué les talents pendant cinquante ans, au seul profit de cet objet de presse curieux qu’est “le Nouvel Observateur”. » 127c024_Ifl0JJDsqhejKY4hhPwhDYo5.jpg Jean Daniel, Katia D. Kaupp, Michèle Bancilhon, Claude Perdriel, Michel Cournot et Serge Lafaurie en février 1965, quelques mois après la création du « Nouvel Observateur ». (WILLIAM KLEIN)

En cette fin d’année 1964, les fondateurs du titre sont confrontés à leur premier grand choix politique. Dans quelques mois, le général de Gaulle va remettre en jeu son mandat présidentiel. Qui soutenir, à gauche, pour affronter le père de la Constitution de la Ve République ? Jean Daniel rêve d’une candidature Mendès France. Las, l’inspirateur de la « deuxième gauche » renâcle. Il n’est pas prêt à revêtir le costume du monarque républicain. François Mitterrand, lui, n’a pas ces états d’âme. Bon gré mal gré, Jean Daniel, sous la pression insistante de Mendès, appelle à voter pour lui. Il le fait du bout des lèvres. Mitterrand n’oubliera jamais cette réticence à son égard. Elle surgit encore en 1968, quand le pouvoir gaulliste vacille. La gauche a besoin d’un leader incontestable. Nouveau dilemme. Qui soutenir ? Mendès France ou Mitterrand ? Encore une fois, le directeur du magazine de la gauche penche pour l’ancien président du Conseil. A l’élection présidentielle de 1969, la gauche non communiste subit un revers historique. Son candidat, Gaston Defferre, fait 5 % des voix au premier tour.

Durant la décennie qui suit, Jean Daniel, comme Claude Perdriel, tire les conclusions de ce désastre. Leur journal doit à tout prix échapper aux querelles partisanes et devenir un lieu de débat et de rassemblement de toute la gauche. Pas question de négliger le député de la Nièvre. En 1974, Claude Perdriel s’engage carrément en sa faveur. Il devient une des chevilles ouvrières de la campagne électorale de François Mitterrand, cas exceptionnel dans l’histoire de la presse. De son côté, Jean Daniel se rapproche de l’étoile montante de la « deuxième gauche », le fils spirituel de Mendès France, Michel Rocard. « Le Nouvel Observateur », trait d’union des deux gauches ? La rédaction compte en effet autant de partisans de Rocard que de Mitterrand dans ses rangs. Quand les sondages donnent un avantage net au maire de Conflans-Sainte-Honorine, à la fin des années 1970, Jean Daniel ne dissimule pas son enthousiasme pour ce dernier.

Il prend définitivement ses distances avec le marxisme, même s’il a toujours considéré l’idéologie du philosophe allemand davantage comme une méthode d’analyse plutôt qu’un outil de gouvernance. Le journaliste a mis de longues années à se débarrasser de l’idée que le communisme était réformable. Il a cru, un temps, au rêve eurocommuniste d’Enrico Berlinguer, et de quelques autres, jusqu’à la publication du livre d’Alexandre Soljenitsyne, « l’Archipel du Goulag ». Quand l’écrivain russe débarque en France, Jean Daniel est le premier à lui porter soutien et admiration. Franz-Olivier Giesbert, alors au service politique, précise :

« On savait que défendre Soljenitsyne, à quelque temps de l’élection présidentielle, c’était mettre un coin dans l’Union de la Gauche et pousser les communistes à quitter l’alliance qui pouvait faire gagner Mitterrand. Jean Daniel ne s’en est pas préoccupé. Il a fait du journalisme et a reçu des tombereaux d’insultes venus de la place du Colonel-Fabien. Il était juste dans le sens de l’Histoire. » ba5e5a5_jxE6ZPHUt2w_70Zvx42ncm5O.jpg Jean Daniel dirige une conférence de rédaction. A sa droite, Pierre Mendès France, invité, et à sa gauche, K. S. Karol, journaliste. (JEAN-PIERRE REY)

Finalement, François Mitterrand est élu en mai 1981. A-t-il pardonné à Jean Daniel sa trop grande proximité avec l’écrivain russe et surtout sa méfiance à son encontre ? En tout cas, le nouveau président de la République l’invite régulièrement dans ses déplacements à l’étranger et lui accorde souvent une place de quasi invité officiel. Jean Daniel fait partie des visiteurs du soir de l’Elysée, mais il n’aura jamais la confiance de son hôte. Le contentieux est trop ancien et trop à vif. Paradoxe : en dépit de cette amitié impossible entre les deux hommes, le magazine de la gauche pâtit de son image de « journal du pouvoir ». Ses ventes baissent. Claude Perdriel, actionnaire largement majoritaire, s’en émeut. Il avait délaissé un temps le magazine, navire amiral de son groupe de presse, pour lancer, en 1977, un quotidien de gauche, « le Matin », qu’il vend en 1984. Il impose alors une petite révolution au sein de l’hebdomadaire. Il rajeunit la rédaction et fait nommer à sa tête Franz-Olivier Giesbert, partisan d’un journalisme du coup de poing à l’estomac, plus marketing, moins engagé.

Jean Daniel n’aime pas ce virage qu’il juge trop éloigné de l’ADN du journal qu’il a fondé. Entre le patron « symbolique » et le patron du capital du « Nouvel Observateur », un conflit larvé s’engage, à fleurets mouchetés. Entre Claude, l’homme des chiffres, et Jean, celui des lettres, la partie, au fil des années, va se durcir. Elle va épuiser de nombreux directeurs de la rédaction, Franz-Olivier Giesbert, Laurent Joffrin, Bernard Guetta, Guillaume Malaurie, tous tombés au champ d’honneur, tous tiraillés entre deux loyautés irréconciliables. Jean Daniel, au milieu des années 1990, est contraint de reconnaître que les choix de son « frère Claude » étaient les bons. L’hebdomadaire caracole en tête des magazines français. Ses unes qu’il croyait racoleuses séduisent un nouveau public, plus jeune, moins politisé. Il décide alors de se retirer sur son Aventin, se concentrant sur son éditorial et sur l’actualité des sciences humaines et de la philosophie, ses deux passions, n’intervenant qu’à de rares occasions dans la rédaction pour rappeler la « doxa » du journal. Claude Perdriel : « J’ai considéré Jean Daniel comme mon frère »

Tel un doge vénitien, il prend de la hauteur sur cette étrange République des mots qu’il a fondée. Après la mort de François Mitterrand, il se désintéresse des hommes politiques arrivés sur le devant de la scène. Son champion, Rocard, est hors jeu. Jacques Chirac ou François Hollande ? Il les connaît mal. Pour ce dernier, il sait seulement qu’il fut un temps journaliste au « Matin », avant d’embrasser la carrière politique. Avec eux, il ne peut avoir de regrets. Le grand malentendu, c’est avec Mitterrand qu’il l’a vécu. Le président, après son élection, lui aurait proposé un poste d’ambassadeur en Tunisie, puis au Burkina Faso, puis la direction du Centre Georges-Pompidou. Il aurait pu aussi intriguer pour obtenir le ministère de la Culture ou entrer à l’Académie française, sans doute la plus belle des consécrations pour l’amoureux de la langue française qu’il est. Mais aucune sirène n’a pu l’éloigner de sa famille, de son enfant de papier, ce « Nouvel Observateur » créé avec son meilleur ami, Claude Perdriel, parti sous d’autres cieux.

Le tandem Daniel-Perdriel est un petit miracle en soi par sa longévité mais aussi par l’union de deux fortes personnalités, si différentes, n’ayant comme seule boussole la défense de l’écriture, du style, de l’originalité, du talent. Qui peut se targuer d’avoir vécu pareille aventure ? Plus de quarante ans de combats, main dans la main. Pour Jean Daniel, la politique, au fond, n’était qu’un leurre. Elle ne l’a jamais distrait de son destin d’écrivain du présent, ce drôle de métier de journaliste, royaume de l’éphémère. Nul besoin d’être romancier pour faire de sa vie un roman. Messaoud Bensaïd le minotier peut être fier de son petit dernier. Il a semé de belles graines.

Serge Raffy

AGIR LOCALEMENT POUR CHANGER L' AVENIR

20 janvier 2020 / Ensemble sur nos territoires

Ensemble.jpg « C’est à l’échelon le plus local et dans la plus grande proximité que nous pourrons rénover notre démocratie », écrivent les auteurs de cette tribune. Qui en appellent à l’engagement local de toutes celles et ceux souhaitant ouvrir un nouvel horizon commun.

Les urgences écologiques et sociales concernent désormais l’ensemble de la population. Nous sommes tous interpellés par les perspectives inquiétantes de notre avenir, parce que nous sommes tous parent, frère ou sœur, voisin·e, ami·e. Les crises que nous connaissons, par leur diversité, suscitent la prise de conscience que le modèle de développement est à bout de souffle. Nous sentons ce besoin de redéfinir de nouveaux lendemains qui chantent.

Pour autant, beaucoup ne savent pas comment agir pour avoir prise sur le cours de l’histoire, qui semble toute tracée. Beaucoup d’entre nous se sentent dépassé·e·s et sans capacité d’action suffisante. Cette absence de perspective interroge le sens que nous pouvons trouver dans notre destin individuel et collectif et par conséquent nourrit les méfiances quant à la réalité de notre démocratie.

Nous devons retrouver cette dimension de notre humanité. Nous devons nourrir « l’animal politique » que nous sommes. Nous devons retrouver notre capacité à appréhender un horizon commun, et à pouvoir participer activement à sa définition et à l’atteinte de ses objectifs.

L’échéance électorale de mars 2020 offre une formidable occasion pour réapprendre, ensemble, l’exercice d’une citoyenneté active et reprendre en main notre destin. C’est à l’échelon le plus local et dans la plus grande proximité que nous pourrons rénover notre démocratie.

Rien n’est compliqué. Tout est accessible. Et tout s’invente

La commune a cette particularité qu’elle permet de faire correspondre sur un territoire un projet de société avec une communauté d’individus capables de s’y reconnaître et de la mettre en œuvre. La commune, et notamment, les communes de petite taille, ont cet avantage de pouvoir être le lieu d’une réappropriation de la citoyenneté et de la politique par le plus grand nombre, de l’exercice de l’intelligence collective, elles peuvent être le terreau de l’innovation territoriale qui nous permettra de construire les débuts de solutions aux enjeux planétaires auxquels nous sommes confronté·e·s.

Bien des médias assènent l’image d’une politique communale lourde, fatigante, exigeante, parfois ennuyeuse. Si nous reconnaissons le contexte délicat que traversent actuellement les élu·e·s de nos territoires, pour autant nous croyons à une autre manière de faire de la politique, en ne s’abritant pas derrière des contraintes gestionnaires et en repositionnant la parole et le rôle de l’élu·e à une place clairement politique. Certain·e·s le font. Ici et là s’invente à tâtons une nouvelle manière de faire de la politique, où l’élu·e devient davantage l’animateur et l’animatrice des ressources citoyennes de son territoire, bénéficiant de nombreux appuis et relais et n’assumant plus seul toutes les charges de sa fonction.

Rien n’est compliqué. Tout est accessible. Et tout s’invente. À la condition que chacun·e s’engage désormais au niveau local, en laissant sur le bas-côté les idéologies hors-sol et les postures partisanes. Nous avons besoin de la naïveté des citoyen·ne·s ordinaires, pour oser rompre avec les habitudes ancrées d’une pensée politique, souvent trop cloisonnée ou fonctionnelle, empêchant de saisir la globalité qui pourtant coule de source dans une pensée du bon sens. Grâce à vous, nous oserons penser différent, nous sortirons du découpage des compétences, nous oserons penser enfin un projet de société global et ambitieux. D’abord porté par des communes fortes et vivantes, portes d’entrée de notre démocratie républicaine, qui retrouvera ainsi tout son sens.

Alors, engagez-vous, comme vous êtes, là où vous en êtes et où vous êtes. Allez-y d’autant plus si vous vous sentez éloigné·e de la politique car elle vous appartient. Allez simplement, sans vous faire peur, même si tout n’est pas parfait car nous aurons tout le temps ensuite d’affirmer davantage nos méthodes de travail et notre projet.

Rassemblons-nous. Ne restons pas esseulé·e·s sur nos territoires. Rapprochons-nous pour échanger, sur nos visions, nos méthodes, nos projets. Construisons ensemble à partir de nos territoires réappropriés ce grand chantier de réinvestissement global de notre République.

Rassemblons-nous, pour ouvrir une nouvelle voie politique, partant des territoires

Vous qui avez déjà engagé ce travail. Vous les collectifs citoyens, vous les animateurs et animatrices de réseaux sur les transitions démocratiques, sociales, écologiques, sur la résilience territoriale, sur les communs, sur le municipalisme. Vous les chercheurs et chercheuses engagé·es qui placez le fait démocratique au centre de vos études. Vous les femmes et les hommes politiques d’hier et d’aujourd’hui conscient·es et de bonne foi, prêt·es à vous engager dans un travail d’ouverture et de transmission.

****Rassemblons-nous, pour ouvrir une nouvelle voie politique, partant des territoires, qui seule sera capable de réhabiliter notre rôle de citoyen·ne, de porter la diversité et l’innovation capable de répondre à la complexité des enjeux actuels et de réconcilier local et global.

Osons sur cette base solide refonder notre édifice républicain en nous réappropriant la politique à tous les étages, et porter un nouveau projet de société qui seul sera en mesure de faire barrage aux dérives de violence et d’exclusion.

L’heure avance. Il est tard. Engagez-vous !

Retrouvez cet appel en ligne sur Ensemble sur nos territoires. http://www.ensemblesurnosterritoires.fr/


PABLO SERVICNE: " AVEC LES MEGAFEUX , LE PROJET MODERNE A TROUVE PLUS FORT QUE LUI"

Durée de lecture : 7 minutes c'est un article de https://reporterre.net le quotidien de l'écologie 9 janvier 2020 / Entretien avec Pablo Servigne PS1.jpg Le penseur Pablo Servigne, qui a forgé le concept de collapsologie, parle d’un « effondrement de la normalité » et d’un « basculement rapide et massif de l’opinion publique » en Australie, car les mégafeux montrent bien que les catastrophes ne sont ni lointaines ni hypothétiques.

*Pablo Servigne est chercheur indépendant et essayiste, coauteur de l’ouvrage Comment tout peut s’effondrer (2015, Seuil) avec Raphaël Stevens. Son domaine d’étude est ce qu’il appelle la « collapsologie », l’étude de l’effondremen

ReporterreUn brasier incontrôlable, 100.000 personnes évacuées, un milliard d’animaux tués... L’Australie vit-elle une forme d’effondrement ?

Pablo Servign — Il y a un côté destructeur, gigantesque, imprévu et irréversible dans ce que vit l’Australie. On pourrait parler d’effondrement, mais c’est encore trop tôt pour dire si l’Australie se relèvera ou pas de tels mégafeux. Nommer un effondrement à grande échelle est une question pour les historiens du futur.

À l’échelle locale des écosystèmes forestiers, il s’agit clairement d’effondrements. Ces forêts sont habituées aux feux de savane, ça fait partie du cycle de vie, mais dans ces mégafeux il y a une puissance nouvelle qui risque de mettre à mal le côté réversible des choses… Attendons de lire les études des écologues.

PS2.jpg

À Rosedale, en Nouvelles-Galles du Sud.

Du point de vue de la collapsologie, il y a plusieurs choses intéressantes dans le cas australien. La première, c’est l’impression qu’il y a eu un basculement rapide et massif, et peut-être irréversible, de l’opinion publique, une sorte d’effondrement de la normalité, de l’imaginaire « on-va-s’en-sortir-avec-les-mêmes-politiques », et de la croyance « de-toute-façon-les-catastrophes-c’est-pour-dans-longtemps ».

Deuxièmement, on reçoit là une bonne leçon d’humilité, de comment le projet moderne — ce rêve de tout contrôler en ignorant la biosphère — a trouvé plus fort que lui. Les mégafeux participent à cet effondrement des concepts philosophiques de modernité et de progrès.

Et enfin, ces mégafeux montrent bien l’interdépendance entre des domaines qu’on pense trop souvent séparément : climat, biodiversité et infrastructures, par exemple. Les scientifiques appellent cela un nexus, l’étude des interactions entre deux ou trois domaines. En Australie, on a par exemple un changement climatique qui détruit la biodiversité, qui en retour empire les conditions climatiques. On a aussi un climat qui provoque des feux qui mettent en danger les infrastructures électriques et hydrauliques… qui sont nécessaires pour lutter contre les feux ! Sans compter que pour lutter efficacement contre les feux, désormais fréquents et récurrents, et pour ensuite reconstruire les dégâts, il faut aussi des véhicules puissants, donc du pétrole, et beaucoup d’eau… précisément ce qui aggrave le réchauffement climatique. Bref, on a plusieurs effets domino entrelacés, ce qui est le signe de risques systémiques.

Ce qui se passe en Australie est-il inédit ?

Deux choses semblent se dégager : un, c’est nouveau, et deux, c’est parti pour durer. Cela dit, les climatologues avertissent depuis des années que les événements extrêmes vont augmenter en intensité et en fréquence ! Les faits confirment la tendance, voilà tout. Et encore une fois, il faudra attendre des études pour tout confirmer, mais quand tout le monde sera bien sûr du bazar, il sera trop tard ! C’est frustrant.

PS3.png Tilba, Nouvelles-Galles du Sud.

Avez-vous vu le film australien d’anticipation « Mad Max » avec Mel Gibson ? Avec le dérèglement climatique, la réalité va-t-elle dépasser la fiction

J’ai vu les films, mais je n’avais pas fait le lien. De là à ce que certains Australiens de ces régions commencent à se déguiser en Mad Max… En tout cas, c’est une bonne idée pour les mouvements activistes !

Eh oui, la réalité dépasse bien souvent la science-fiction, et malheureusement pas seulement sur le climat. C’est le cas de la [« société de surveillance », ou encore de la stupidité des dirigeants, comme dans [la comédie satirique] Idiocracy… On devrait prendre beaucoup plus au sérieux les récits d’anticipation.

L’an dernier, un terrible cyclone a frappé le Mozambique. Les médias en ont très peu parlé contrairement aux incendies en Australie. Notre émotion est-elle à géographie variable ?

Oui, bien sûr, mais je suis sûr que je ne vous l’apprends pas. La force émotionnelle est proportionnelle au PIB et à la ressemblance à notre pays. L’Australie a beau être à l’autre bout de la planète, c’est un pays riche et industrialisé, qui nous ressemble. Donc, il y a des enjeux économiques énormes, et il y a de l’empathie ! Mais surtout, le cas australien est intéressant pour les médias car il va à l’encontre de l’idée commune (et fondée) que ce sont les pays pauvres, les moins polluants, qui trinquent le plus, et les pays riches qui trinquent le moins. On dirait que le vent peut tourner… Et aussi, c’est un cas médiatiquement intéressant à cause d’un Premier ministre qui fait la part belle aux lobbies et au charbon, et qui se retrouve dans une situation caricaturale.

Il semble que cela soit la première fois qu’un pays riche soit aussi violemment touché, quelles vont en être les conséquences ?

La Californie et la Russie ont déjà bien trinqué ! Pour ma part, je crains qu’on aille vers du solutionnisme technique du genre géo-ingénierie comme des sprays aériens qui provoquent la pluie ou que sais-je encore… Mais j’ai espoir que ces chocs réveilleront de plus en plus de consciences et de vocations, aussi bien chez les élites politiques et économiques que chez les activistes, et que l’Australie passera réellement le cap de l’action de masse, qu’elle fera une révolution, qu’elle changera son récit et passera à une économie de guerre, ou d’exception, prenant des mesures radicales, qui feront des émules chez les voisins.

PS4.jpg Queue devant une cabine téléphonique dans la ville de Narooma (Nouvelles-Galles du Sud), car le réseau des téléphones portables ne fonctionne plus.

En Europe, nous avons l’impression de vivre la catastrophe par procuration, assis derrière notre écran. Cette profusion de vidéos alimente-t-elle une forme de société du spectacle ?

Oui, forcément, parce que ça se passe loin de chez nous. La saturation des médias exacerbe les signaux d’alerte. Ceci dit, nous avons aussi beaucoup de signaux d’alerte ici en France ! Les inondations, les tempêtes, les canicules, les périodes de sécheresse qui font baisser les nappes phréatiques, la mort des arbres, la fragilité de nos vieilles installations nucléaires face à la chaleur, l’effondrement des Alpes, la décimation des oiseaux et des insectes, la pollution massive et rémanente, la politique migratoire, les verrouillages politiques insupportables, etc. Profitons du fait que ces signaux soient encore modérés pour nous y mettre ! N’attendons pas une grave crise pour bouger !

L’effondrement pousse-t-il à la coopération et à l’entraide ? Pensez-vous que l’incendie va créer un sursaut politique en Australie ?

On sait tous que les catastrophes ponctuelles créent des comportements altruistes, c’est une évidence, et c’est bien documenté. Mais, comme nous le résumons dans notre livre L’entraide, il y a deux problèmes. Le premier arrive quand la catastrophe dure trop longtemps et que l’entraide s’effrite… Pour contrer ça, il y a des mécanismes de stabilisation de l’entraide pour les groupes, ils sont connus, il faut les maîtriser et les mettre en place. Je pense que c’est une question de volonté et d’éducation. Deuxième problème, c’est la culture de compétition de nos sociétés. Plus elle est forte, plus les comportements seront égoïstes et plus les freins à l’entraide seront forts. Or, en Australie, et dans les pays riches, capitalistes et individualistes, cette culture est bien ancrée. Mais ce n’est pas irréversible, nous les humains, possédons une grande capacité à l’entraide, c’est profondément ancré en nous, naturellement, et assez facile à déployer culturellement. Et puis, disons qu’à plus long terme, la grande leçon du monde vivant, c’est que si les populations australiennes ne s’entraident pas et ne trouvent pas d’aide ailleurs, elles courent le risque de décliner plus rapidement. Et alors, les historiens du futur auront moins d’hésitation à nommer cette période un effondrement.

Propos recueillis par Gaspard d’Allens

A propos de Pablo Servigne PSer.jpg Pablo Servigne: «L'entraide est un principe du vivant» La clé pour la survie n’est pas d’être le plus fort, mais le plus coopératif.

LES MATINS DE FRANCE CULTURE

Une leçon de collapsologie avec Pablo Servigne

Catastrophes naturelles, réchauffement climatique, montée des populismes… La fin du monde serait-elle déjà en marche? C’est l’hypothèse des collapsologues, ces chercheurs qui s’intéressent à l’effondrement de notre civilisation. France Culture reçoit leur figure de proue en France, Pablo Servigne.

https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/collapsologie-comment-vivre-avec-la-fin-du-monde

A VOIR ABSOLUMENT !!! UN AVENIR SANS PETROLE?

https://www.youtube.com/watch?v=kSVA5Q79Urc (voir la video)

Le collapsologue Pablo Servigne (chercheur indépendant, auteur et conférencier) a présenté l le fruit de ses recherches gravitant autour du questionnement de notre mode de vie basé sur l’utilisation des énergies fossiles.

NICOLAS HULOT,PABLO SERVIGNE et le chef RAONI. Conférence à CLIMAX 2019

Cliquez sur le lien! https://youtu.be/73smx5C8YHw

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RETOUR SUR 2019: MARCHES POUR LE CLIMAT, GILETS JAUNES, RETRAITES, UNE ANNEE DANS LA RUE

Durée de lecture : 33 minutes

23 décembre 2019 / Lorène Lavocat (Reporterre)

RETOUR SUR 2019: MARCHES POUR LE CLIMAT, GILETS JAUNES, RETRAITES, UNE ANNEE DANS LA RUE

R0.jpg En France, les Gilets jaunes ont opéré la jonction entre justice sociale et climatique, l’été a été brûlant, l’incendie de Lubrizol a provoqué la colère... Les rapports scientifiques sur le climat ou la biodiversité étaient alarmants, tandis que l’Amazonie brûlait. Partout dans le monde, les jeunes ont marché pour le climat, et les luttes se sont multipliées, du Liban au Chili. Reporterre revient sur les événements marquants de 2019.

JANVIER — Les Gilets jaunes ont une Assemblée

R1.jpg Lors de l’« Assemblée des assemblées » dans la Meuse.

Les 26 et 27 janvier, près de Commercy dans la Meuse, près de 75 délégations des Gilets jaunes de toute la France ont adopté un appel invitant à poursuivre et à amplifier le mouvement de révolte débuté en novembre 2018. Surtout, cette première « Assemblée des assemblées » ambitionnait de donner un cadre au mouvement, tout en respectant scrupuleusement son exigence démocratique. « Un moment d’histoire » de l’avis des délégués présents.

Plus de deux mois après le lancement des mobilisations, les Gilets jaunes poursuivaient leurs actions partout en France, créaient des liens de solidarité et des politisations d’une ampleur inédite, bousculant les organisations militantes traditionnelles par leurs modes d’action désobéissants, et rappelant le lien étroit entre écologie et justice sociale.

Les « Assemblées des assemblées » successives ont tenté de renforcer cette structuration du mouvement, non sans mal. À Saint-Nazaire, en avril, le texte final a esquissé une ligne politique anticapitaliste, rouge et verte. Fin juin, les 700 délégués réunis à Montceau-les-Mines se sont positionnés sur des sujets plus concrets tels que l’opposition à la privatisation d’Aéroports de Paris. Quant à l’Assemblée de Montpellier, début novembre, elle a planché sur l’avenir du mouvement social, autour de questionnements stratégiques dont « comment renouer le lien avec la population » ou « comment éviter la division et construire les convergences ».

Les autres temps forts du mois :

Jair Bolsonaro a pris ses fonctions de président du Brésil mardi 1er janvier 2019. D’extrême-droite, il s’est attaqué, dès son arrivée au pouvoir, aux politiques environnementales ainsi qu’aux militants écologistes et autochtones. Outre une restriction budgétaire et une restructuration, des postes clés du ministère de l’Environnement ont été octroyés à des militaires. Tout au long de l’année, il a soutenu le déploiement d’une économie ultra-libérale et d’une agro-industrie prédatrice pour la forêt amazonienne.

Plus de deux millions de personnes ont signé sur internet pour soutenir « l’Affaire du siècle », le premier recours juridique contre l’État français pour inaction climatique. Du jamais vu dans l’histoire des pétitions en ligne, témoignant d’une « préoccupation croissante des citoyennes et des citoyens pour les questions climatiques et environnementales ». Malgré la fin de non-recevoir du gouvernement – qui estimait en février en faire déjà beaucoup sur la question – les quatre organisations à l’origine du recours ont lancé la procédure en mai. L’audience pourrait se tenir en 2020… ou 2021.

FEVRIER — « Décrocher Macron » pour dénoncer son inaction climatique

R2.jpg Un décrochage de portraits de Macron.

Jeudi 21 février, quatre portraits officiels du président Macron ont été décrochés dans des mairies à Lyon, à Paris, Bayonne et Ustaritz, pour dénoncer l’inaction du gouvernement face au dérèglement climatique. Cette action donnait le coup d’envoi de l’opération « Sortons Macron » : « Nous appelons à la réquisition générale et citoyenne des portraits d’Emmanuel Macron dans les mairies, dans un cadre non violent et déterminé », indiquait la porte-parole d’une action similaire menée le 28 février. « L’idée est que le président comprenne qu’on n’est pas du tout satisfait de sa politique sociale et écologique. Le mur vide symbolise le vide de la politique climatique et sociale de M. Macron ».

En moins de six mois, plus de 130 portraits ont été décrochés, certains faisant des sorties à l’occasion de mobilisations sociales ou écologiques, ou encore lors de l’Assemblée des assemblées des Gilets jaunes à Saint-Nazaire. Garde-à-vue, perquisition, audition... Les autorités ont contre-attaqué. La gendarmerie a même reçu des directives particulières contre ces activistes : elle devait « s’assurer qu’une procédure judiciaire de flagrance soit systématiquement ouverte pour vol aggravé (en réunion) ». Elle a également été encouragée à prendre attache avec le bureau de lutte antiterroriste (Blat) « afin de déterminer les modalités à mettre en œuvre pour rechercher la responsabilité morale de l’association ».

64 militants d’ANV-COP21 ont été poursuivis par la justice, et plusieurs procès ont déjà eu lieu. Ils ont permis aux activistes de défendre la désobéissance civile non violente comme moyen d’action légitime face à l’urgence climatique. À Lyon, le juge a relaxé les deux militants poursuivis, au nom de l’état de nécessité.

Les autres temps forts du mois :

À Roissy, Aéroports de Paris entend construire un nouveau terminal, le T4, qui permettrait à lui seul d’absorber jusqu’à 40 millions de passagers supplémentaires, par an, à l’horizon 2037. Une concertation préalable à l’agrandissement a été lancée mi-février, tandis que l’opposition se levait contre ce projet climaticide.

Après une longue et énième journée de discussion, les négociateurs européens sont parvenus à un accord à propos de la pêche électrique : elle sera totalement interdite aux navires de pêche de l’Union européenne dans toutes les eaux qu’ils fréquentent, y compris en dehors de l’Union européenne, au 30 juin 2021. Une victoire pour les pêcheurs artisans et les associations de défense de l’océan.

Mardi 5 février, à Bar-le-Duc, s’est tenu un nouveau procès « spécial Bure ». Lors de ces audiences sous très haute surveillance policière, des opposants à la poubelle nucléaire ont été jugés les uns après les autres, dans une ambiance tendue.

MARS — « Désolé maman, je sèche comme la planète »

R3.jpg *Greta Thunberg le vendredi 22 février à Paris**.

Les 15 et 16 mars, la mobilisation pour le climat a franchi un nouveau cap. Des grèves et des marches se sont déroulées partout dans le monde, réunissant des dizaines de milliers de personnes. Des jeunes – collégiens, lycéens, étudiants – ont ainsi rejoint l’initiative lancée en août 2018 par Greta Thunberg, et diffusée par le mouvement Fridays For Future. Dès février, des étudiants français avaient ainsi publié un manifeste invitant à multiplier les actions : « Nous, la jeunesse, sommes né.e.s dans un modèle de société mondialisée responsable de la catastrophe environnementale et sociale actuelle, et c’est notre futur qui se dérobe sous nos yeux. »

En Allemagne, les jeunes sont descendus dans la rue dans plus de 220 villes, scandant « Nous sommes ici, nous sommes bruyants, parce que vous nous volez notre futur ! » En France, la grève pour le climat s’est épanouie dans les rues de Paris, chaque pancarte rivalisant d’originalité : « La Terre est plus chaude que Francky Vincent », « Error 404 : future not found » ou « Désolé maman, je sèche comme la planète ».

Les actions se sont largement déployées hors des capitales, comme dans le village de Forcalquier, où des enfants ont occupé la mairie, ou encore à Lyon, où de tous petits ont fait « l’école buissonnière » avec leurs parents.

Ces mobilisations se sont répétées régulièrement tout au long de l’année, tentant des jonctions avec le mouvement des Gilets jaunes, lors des marches organisées les samedis, mais également avec d’autres mouvements écolos comme Extinction Rebellion. En novembre, l’organisation Youth For Climate France constatait cependant que « les marches ne [suffisaient] plus ».

Les autres temps forts du mois :

Le 11 mars, le président algérien Bouteflika annonçait qu’il ne se représenterait pas à l’élection présidentielle. Mais alors que le peuple algérien secouait le joug de son gouvernement, des manœuvres discrètes se poursuivaient autour de l’exploitation possible des gaz de schiste.

Samedi 23 mars, à Nice, une charge de CRS a provoqué la chute et des blessures à la tête de Geneviève Legay militante d’Attac. Pour Annick Coupé, porte-parole du mouvement altermondialiste, « la seule réponse de Macron à la colère du peuple, c’est la répression.

Lancé le 15 janvier sous haute protection policière, le « Grand débat national », censé apporter des réponses au soulèvement des Gilets jaunes, s’est terminé le 15 mars, en laissant un goût amer à nombre de participants.

Le 15 mars, le cyclone Idai a dévasté la ville portuaire mozambicaine de Beira puis a traversé le pays, semant la mort et la désolation jusqu’aux Zimbabwe et Malawi voisins.

AVRIL — Un an après l’expulsion de la Zad de Notre-Dame-des-landes, les habitants ont « préservé l’essentiel »

R4.jpg Les minuscules bébés crapaux rencontrés dans une mare de la forêt de Rohanne

Le 9 avril 2018, après des années d’occupation et d’expérimentations, la Zad de Notre-Dame-des-Landes était expulsée lors d’une opération militaire violente. Un an après, les habitants poursuivaient la lutte pour la préservation des terres et des modes de vie, bien que l’opération militaire ait laissé des traces. « On a perdu un tiers des habitats et un tiers des habitants », résumait Julien, rencontré sur place.

En avril 2019, nous pouvions constater à quel point l’expérience de Notre-Dame-des-landes avait essaimé hors du bocage et s’était ancrée dans chaque personne s’y étant rendue. Ainsi, pour la sociologue Geneviève Pruvost, « la Zad pose cette question : est-ce que j’ai besoin de mille autorisations pour vivre ou est-ce que je peux inventer ma vie ici et maintenant ? » Le dessinateur Alessandro Pignocchi parlait de « l’ébauche d’un monde autre » tandis que l’écrivaine Nathalie Quintane constatait que « le sentiment de liberté qu’on éprouve sur la Zad permet de réaliser à quel point on se sent surveillé au-dehors ».

À l’été 2019, nous sommes retournés rencontrer Michel et Nico, qui habitaient aux Cent noms, l’une des maisons détruites par les gendarmes au tout début de l’expulsion. Leurs caravanes sont désormais posées au Liminbout, un autre lieu de la Zad. Là, un « labo » crêpes-galettes a été aménagé, ainsi, entre autres, qu’un atelier poterie. « On a perdu l’image qu’avait la Zad de lieu rebelle en dehors de l’autorité de l’État », reconnaissait Michel. Désormais, il arrive aux forces de l’ordre de pénétrer sur la zone. « Mais on a préservé l’essentiel. On a pu maintenir à peu près tout ce que l’on voulait… à condition de le déclarer. »

Après des mois de mobilisation accompagnée de négociations avec l’État et le département de Loire-Atlantique, propriétaire des terres, des promesses de baux ont été obtenues pour une quinzaine de leurs exploitations. Mais les habitants ont aussi bataillé pour faire reconnaître leurs habitats, en dur ou léger (yourtes, cabanes…), alors que le plan local d’urbanisme qui doit entrer en vigueur en 2020 ne le permet pas. Les discussions avec l’État et la collectivité locale ont patiné tout au long de l’année. Beaucoup comptaient désormais sur le fonds de dotation terres communes, créé afin de lever des sous pour racheter terres et bâtiments.

Les autres temps forts du mois :

L’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire a réclamé la « remise en conformité » de huit soudures défectueuses très difficiles d’accès de l’EPR de Flamanville, ce qui pourrait repousser de deux ans — au moins — la mise en service du réacteur nucléaire. Malgré le fiasco annoncé de ce chantier très coûteux, le gouvernement serait favorable à la construction de six nouveaux réacteurs EPR, à en croire une lettre ministérielle dévoilée en octobre 2019.

Vendredi 19 avril, plus de 2.000 activistes non violents ont mené des actions contre « la République des pollueurs », à La Défense, près de Paris. Ils ont bloqué les sièges d’EDF, de la Société Générale et de Total, ainsi que le ministère de la Transition écologique.

L’incendie de la cathédrale de Notre-Dame a généré une pollution « très importante », notamment au plomb. Trois associations se sont vite inquiétées du risque élevé d