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UN JOURNAL, DES ARTICLES EPHEMERES, UNE ACTUALITE , lus ailleurs et à partager

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Edgar Morin : “Le sort de la planète et de l’humanité, voilà ma préoccupation finale”

Résistant, juif, communiste, anthropologue… Edgar Morin est mort à 104 ans le 29 mai 2026. “Télérama” rencontrait une dernière fois cet insatiable curieux en 2019 pour la publication de ses Mémoires “Les souvenirs viennent à ma rencontre”.

Il revient d’un colloque au Brésil, où l’on rendait hommage à son œuvre, après un passage par Rome, où il a rencontré le pape. Vient de fêter ses 98 ans, qu’il a accueillis, sur Twitter, par une pirouette poétique : « Est-elle venue la saison / Avec mon anniversaire / D’atteindre l’âge de raison ? / Ou n’est-ce pas nécessaire ? » Non, sourit Edgar Morin. On n’est pas sérieux quand on a 98 ans. Le sociologue a peut-être l’ouïe altérée (« une tragédie auditive » pour ce grand mélomane) mais l’œil, le verbe, l’esprit, sont, eux, toujours pétillants.

Alors que sort son dernier livre de mémoires, Les souvenirs viennent à ma rencontre, Edgar Morin nous a reçue dans son appartement du vieux centre de Montpellier. L’occasion d’évoquer quelques souvenirs, piochés dans la vie pleine, si pleine, de celui qui fut héros de la Résistance, dissident communiste, anthropologue de la mort, artisan de la pensée complexe et avocat de l’impératif écologique, et qui a tant aimé « braconner le savoir », comme il dit, par-delà les frontières et les étiquettes.

Vous ouvrez ce livre sur la mort…

Je n’avais pas envie de faire des mémoires chronologiques, j’ai voulu me laisser guider par les souvenirs eux-mêmes. Et il se trouve qu’à ma naissance j’ai failli être mort-né, j’avais le cordon ombilical enroulé autour du cou ! Je n’en ai bien sûr aucun souvenir, c’est mon père qui me l’a raconté, bien des années après. J’ai échappé à la mort dès mes premiers instants de vie, et même avant, puisque ma pauvre mère, qui avait une lésion au cœur, avait essayé d’avorter. Mais j’ai résisté.­

Votre incroyable soif de vivre était donc en vous dès le commencement !

Ce qui est certain, c’est que j’ai eu très tôt une curiosité polymorphe que rien n’a inhibée. Étant fils unique, avant même la mort de ma mère (j’avais 10 ans), je me suis rué sur la lecture. Les livres sont devenus mes compagnons permanents, de la comtesse de Ségur à Dostoïevski, qui m’a tant marqué à l’adolescence. Cette soif du monde, de l’ailleurs, a aussi été favorisée par le fait que ni mon père ni le reste de ma famille ne m’a transmis de culture, au sens de « vérités ». J’ai cherché mes vérités par moi-même, un peu partout.

Mais il est difficile de déterminer quel a été le déclencheur de ma soif de vivre, après que j’ai sombré dans le désespoir… Pendant des semaines, ma famille a cru bon me cacher la mort de ma mère. Quand j’ai compris, ce fut un Hiroshima intérieur. Mais j’ai enseveli ma douleur. Peut-être n’arrivais-je pas à vivre parce que mon père voulait trop me protéger ? Quelque chose s’est ouvert en moi quand il a été mobilisé, en 1939, et que je me suis émancipé de ma famille en me réfugiant à Toulouse. Là, j’ai commencé à vivre, intensément.

Vous étiez alors gaulliste, communiste, juif, patriote et internationaliste… C’était compliqué de faire coexister en vous ces différentes identités ?

Je me suis toujours senti d’ici et d’ailleurs. C’est lié à mon ascendance, je suis à la fois issu du peuple maudit (et non pas du peuple élu !) et nourri de culture européenne, notamment française. Dès l’enfance, je me suis senti étrange. Et plus encore quand je suis devenu orphelin, au milieu de garçons qui avaient tous leur mère. J’ai très vite dû accepter une dualité en moi. La découverte, chez Hegel ou Héraclite, que la contradiction n’est pas un défaut, mais une force, m’a beaucoup aidé. Je me suis dit : les antagonismes que je porte en moi sont complémentaires, ils m’enrichissent !

Je l’ai ressenti, très concrètement, pendant la Résistance : j’avais d’un côté un lien mystique avec le Parti communiste et mes camarades, qui étaient souvent des gens fermés, sectaires, avec lesquels je ne me sentais pas forcément bien, et, de l’autre, un lien concret avec mes autres compagnons de route. Et cela m’allait très bien.

**Cette multiplicité est d’ailleurs inscrite sur votre carte d’identité : Edgar Nahoum, dit Edgar Morin (à l’origine, votre pseudonyme de résistant). Vous n’avez pas voulu choisir ? Non. J’ai préféré ne rien modifier. Aujourd’hui, c’est un peu gênant lors des contrôles aux frontières, car une norme internationale interdit depuis quelques années de mentionner tout pseudonyme sur un passeport. Or on m’invite souvent à l’étranger… Mais excepté ces récents ennuis, je suis content d’être resté le fils de mon père et le fils de mes œuvres !

Cela dit, ce n’est qu’avec le temps que j’ai compris pourquoi il était bon, non pas de vivre sous des identités séparées comme Dr Jekyll et M. Hyde, mais de sentir que celles-ci communiquaient entre elles. J’assume les aspects divers de mon être, qui sont reliés. Je suis sceptique et je suis mystique. Je suis rationnel et je suis religieux. Ce sont des complémentarités antagonistes, elles se combattent et se complètent en moi. Le communisme, par exemple, fut pour moi une religion de salut terrestre !

Mais vous avez fini par y renoncer. Pourquoi cette rupture avec le Parti communiste a-t-elle été si difficile ?

Parce que c’était devenu à la fois une famille et une église. Nous croyions être communistes pour des raisons rationnelles, alors que nous l’étions pour des raisons mystico-religieuses ! Il y avait quelque chose de sacré dans le Parti. Quand vous alliez à l’immeuble du Parti, vous sentiez que vous pénétriez dans le Saint des Saints, votre responsable vous disait « le Parti te demande », c’était une instance transcendante qui nous commandait, comme un dieu invisible. Quand je rencontrais des communistes à l’étranger, nous nous reconnaissions, c’était la famille.

La rupture a été compliquée. J’ai perdu la foi en 1949, au moment des premiers procès d’épuration de l’après-guerre dans les démocraties populaires. Écœuré, je n’ai pas repris ma carte. Mais je n’ai pas osé le dire. J’ai été exclu deux ans plus tard… J’ai protesté en disant « mais non, attendez ! », même si, au fond, je ne pouvais plus taire la contradiction en moi. J’ai pleuré en sortant dans la rue, j’ai pleuré le soir chez moi, mais le lendemain matin je chantais comme un pinson. La contradiction était enfin résolue.

Vous n’avez pas été tenté, ensuite, par les Verts, vous qui avez très tôt écrit sur l’écologie ?

Non. J’ai compris que mon destin était de m’exprimer en tant que personne. Et puis, les partis sont devenus quelque chose de très prosaïque et sclérosé… Cela dit, j’ai eu de bons rapports avec les différents dirigeants des Verts. Mais les écologistes (version politique) ne se sont jamais inspirés des œuvres des auteurs qui se sont emparés de la question écologique à partir des années 1960 (Serge Moscovici, André Gorz, René Dumont ou moi). Ils ne se sont pas vraiment cultivés.

Vous vous sentez toujours de gauche ?

Oui, mais de façon indépendante de ce qu’on appelle « la gauche officielle ». Pour moi, être de gauche, c’est se référer à trois sources qui s’entremêlaient à la fin du XIXe siècle et se sont ensuite opposées. La source libertaire : la possibilité pour l’individu de s’épanouir. La source socialiste : l’amélioration de la société. La source communiste : le souci de la fraternité. Ce à quoi j’ai ajouté la source écologiste.

Je n’ai jamais cru qu’on pourrait avoir un monde parfait, harmonieux, et je condamne l’idée de « meilleur des mondes ». Mais j’adhère à celle d’un monde meilleur, qui peut être amélioré… Je pourrais le formuler autrement, en vous disant que du temps du communisme il y avait les « droitiers », qui voulaient sauvegarder des libertés individuelles, et les « gauchistes », qui voulaient aller jusqu’au bout de la révolution. Et moi, je me suis défini comme un « droito-gauchiste ». Tout doit être changé, mais il faut sauver les libertés !

Toujours cette manière de vous situer entre différents mondes ?

Voilà pourquoi je suis incompris. Car les gens pensent souvent de façon binaire, dichotomique, alors que je pense « et, et ».

Vous en avez souffert ?

J’en souffre encore. Je suis certes assez connu, mais l’essentiel de ma pensée, de ma volonté de relier les choses qui sont séparées ou antagonistes, est resté minoritaire. La pensée complexe n’est pas inscrite dans l’éducation. On continue à enseigner une façon de penser compartimentée et réductrice. Ce n’est pas propre à la France : le modèle de l’université reposant sur des disciplines séparées, créé à Berlin au début du XIXe siècle, est devenu universel.

Pour ma part, je suis transdisciplinaire, car je me suis rendu compte que, pour traiter un problème important, il faut réunir des savoirs dispersés. Certains, qui ont la même sensibilité que moi, ont adopté cette approche ; j’ai quelques compagnons fidèles, comme le chercheur Jean-Louis Le Moigne, auteur en 1977 de La Théorie du système général, mais ce n’est même pas une confrérie, c’est une diaspora non reconnue…

Vous êtes d’ailleurs sévère avec les intellectuels idéologues qui, écrivez-vous, n’ont cessé de régner en France !

Il y a eu quelques parenthèses, par exemple, aux alentours de 1956, avec le rapport Khrouchtchev, l’Octobre polonais, l’insurrection hongroise, la crise du canal de Suez et, deux ans après, le putsch d’Alger… A ce moment-là, les croyances ont vacillé et mes amis et moi avons eu quelque audience, grâce à la revue Arguments.

Puis ça s’est refermé. Au marxisme de Sartre et de Lefebvre, relativement ouvert, a succédé le marxisme d’Althusser, rigide et dogmatique. Entre 1950 et 1970 vint la grande époque du structuralisme (époque de crétinisation très distinguée qui fut alimentée par des esprits subtils et de bons écrivains), qui étudiait les faits humains à travers l’observation de relations symboliques, d’un réseau de structures auxquelles l’homme participerait sans en être conscient… Et puis ça s’est à nouveau ouvert en 1977-1978, au moment de la démythification de la Chine maoïste et du Cambodge communiste de Pol Pot, de la diffusion plus grande du message des dissidents soviétiques, et du déclin du structuralisme…

Heureusement, il y a eu vos nombreux compagnonnages. Vous vous décrivez comme un arbre solitaire, mais très sociable tout de même ?

J’ai déjà écrit des autobiographies intellectuelles ; j’ai voulu raconter la part affective de ma vie, les émotions, les rencontres. Car j’ai passé ma vie à trouver des frères et des sœurs… Les philosophes Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, par exemple, à partir des années 60, avec qui j’étais en dehors des courants dominants dans le monde intellectuel de l’époque, ce qui a renforcé notre fraternité. Ils font partie de ceux dont je me suis senti le plus proche, intellectuellement, politiquement et philosophiquement, en dépit de différences incontestables. Nous avons eu de ces polémiques, c’était parfois tonitruant ! Mais mes premiers compagnons ont été Dionys Mascolo, Robert Antelme et Marguerite Duras, qui ont joué un rôle très fort dans ma vie. Nous avons vécu en communauté, et en communion. Ils étaient bien plus qu’une famille. Une famille d’élection…

À propos d’émotions, vous semblez regretter qu’il ne se soit finalement rien passé avec Marguerite Duras…

J’adorais son visage, elle avait une beauté eurasienne, oui, elle me plaisait infiniment. Mais cela aurait provoqué une tornade au sein de notre communauté, j’ai voulu épargner Violette, ma compagne et épouse. Et puis, Dionys [amant de Duras, ndlr] était très jaloux, tout en ayant sa propre vie…

Ces souvenirs font d’ailleurs la part belle à vos nombreuses « aimantations » !

Oui, l’amour à la fois psychique et physique a joué un rôle capital dans ma vie, y compris intellectuelle. Pour écrire La Méthode, ce travail de longue haleine, j’avais besoin de combustion amoureuse… Mais je ne suis pas un séducteur, je suis un adorateur ! Le séducteur veut collectionner, il aime séduire pour séduire. Et moi, je suis le contraire, je ne veux séduire que si je suis déjà séduit.

Vous êtes nostalgique ?

En écrivant ces souvenirs, j’ai surtout été heureux de revitaliser en moi ces personnes présentes dans ma mémoire et qui sont presque toutes mortes. Bien sûr, j’ai beaucoup de paradis perdus, voire désintégrés. Marguerite, Dionys, Robert se sont séparés alors qu’ils étaient unis comme les doigts de la main… La terrible loi de la dispersion et de la séparation, qui n’est autre que la loi de la mort avant la mort elle-même, a joué. Je le constate, je m’y résigne, il ne pouvait en être autrement.

Le tout, c’est que j’ai pu rebondir dans la vie. En 2009, après un amour très profond pour Edwige [qu’il a épousée en 1978 et avec qui il a vécu jusqu’en 2008, date de sa mort, ndlr], qui reste inoubliée, j’ai rencontré Sabah Abouessalam, ma dernière épouse. Ma vie affective, ma vie intellectuelle, ma vie politique, continuent. Je n’ai jamais cessé d’écrire, mes idées se sont de plus en plus fixées sur le sort de la planète, de l’humanité. Voilà ma préoccupation finale.

Vous avez été l’un des premiers à penser l’écologie, dès les années 1970. Le monde intellectuel a-t-il pris la mesure du péril ?

Non. Mais voyez comment se sont passés les grands changements dans l’histoire. Le christianisme a mis quatre siècles pour s’imposer, le bouddhisme s’est développé principalement ailleurs qu’en Inde, où il était pourtant né. Le socialisme a mis des années avant de cesser d’être uniquement une idée de philosophe. Il en va de même pour l’écologie.

J’ai assisté à dix années de somnambulisme total de 1930 à 1940, les gens ne comprenaient pas ce qui se passait. Les périls sont différents aujourd’hui, mais le somnambulisme reste total, alors que nous sommes dans une communauté de destin face au péril écologique. Malgré les alertes (le rapport Meadows, les catastrophes de Three Mile Island ou de Tchernobyl, les sols stérilisés, la destruction de la biodiversité, les canicules…), la machine, dans ce qu’elle a de plus destructeur, est toujours à l’œuvre.

C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai rencontré le pape François le 27 juin. Je lui ai proposé de réunir un symposium d’une dizaine de personnalités ayant toutes à cœur le sort de l’humanité pour lancer une alarme, comme il l’a fait dans la magnifique encyclique Laudato si’. Nous avons connu une internationale socialiste, une internationale communiste, mais aujourd’hui, plus qu’une internationale, il nous faut construire ce que j’ai appelé Terre-Patrie, ce sentiment que la Terre est notre patrie, qui englobe nos appartenances, nos nations, sans pour autant les détruire.

Cette prise de conscience émerge, non ?

Il y a les mobilisations des jeunes, des associations qui bataillent contre les vices de notre civilisation, mais elles restent dispersées et sont à la fois infra et suprapolitiques. Manque une pensée politique globale. Mais l’improbable peut surgir et c’est l’une des raisons de mon optimisme. Les apparents « miracles » historiques m’ont toujours intéressé. Par exemple, Franco en Espagne : il entretient Juan Carlos pour qu’il lui succède et perpétue le franquisme, mais, aussitôt arrivé au pouvoir, celui-ci institue la démocratie ! Ou Gorbatchev, secrétaire général du Parti communiste de l’URSS, qui entreprend de réformer son parti en profondeur, sans savoir qu’il le détruira… Autre miracle : après un pape ultraconservateur, arrive ce pape François, qui renoue avec l’Evangile.

Nous sommes aujourd’hui dans une période de crise profonde, et non pas de progression. Mais c’est dans ces moments que les idées fermentent. Je crois aux îlots de résistance, à tous ceux qui refusent de se résigner face à l’abîme, aux dégradations : il y en a dans l’agro-écologie, les écoquartiers, les Amap (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne)… Ce sont autant de raisons d’espérer, de voir plus loin, alors qu’il me reste peu à vivre.

Vous pensez souvent à la mort ?

L’idée de la mort m’arrive de temps en temps, tantôt comme une angoisse, tantôt comme un constat auquel il faut se résigner. Parfois je me sens très fatigué et je me dis : tiens, cela ressemble peut-être à cela. Ou bien je suis envahi par la sensation d’un grand vide, comme la dissolution de mon moi. Puis cette idée s’en va, chassée par les forces de vie. Pour moi, ce sont les forces vitales qui refoulent l’angoisse de mort. La poésie aussi. Alors j’essaye de réduire la part de prose dans ma vie au profit de la part de poésie. Et c’est à partir de la poésie que je peux trouver des moments de bonheur…

Edgar Morin, la voie de l’espoir dans un monde qui brûle

Un article de Reporterre

Penseur inclassable et refusant les catégories, Edgar Morin est mort vendredi 29 mai, à 104 ans. Il laisse à l’écologie ce qu’elle peine à défendre dans le débat public : une pensée capable de tout relier.

Edgar Morin est mort à 104 ans, laissant derrière lui une œuvre immense, sinueuse, et parfois intimidante, souvent citée, moins souvent lue jusqu’au bout. Dans le grand vestiaire des penseurs du XXᵉ siècle, on le range volontiers parmi les sociologues, les philosophes, les humanistes, les inclassables. Mais, il faut lui garder une place du côté de l’écologie. Non pas parce qu’il aurait théorisé les hoquets du climat comme un climatologue ni parce qu’il aurait arpenté les zones humides en bottes, carnet naturaliste à la main. Son apport est ailleurs : Edgar Morin a tenté de donner à l’écologie ce qui lui manque cruellement dans le débat public, une pensée capable de tout relier.

Relier les crises entre elles. Relier l’économie au vivant, la technique au politique, la science à l’incertitude et l’humain à la biosphère. Relier sans tout écraser dans un vaste brouillard mental, relier dans le soin de la complexité. Chez Morin, la complexité n’est pas un mot pour faire savant ou pour renvoyer l’action aux calendes grecques. C’est une discipline mentale, une hygiène de l’intelligence. Une façon de résister à cette vieille passion moderne : découper le monde en petites tranches administrables, puis s’étonner que le réel déborde de partout ! Une crise de notre manière d’appréhender et de comprendre le monde

C’est là, sûrement, que sa pensée rejoint le plus fortement la crise écologique. Car cette crise n’est pas seulement une affaire de CO2, de biodiversité, de sécheresses, de forêts en flammes ou de glaciers disloqués. Elle est aussi une crise de notre manière d’appréhender et de comprendre le monde. Nous vivons dans des sociétés capables de mesurer, modéliser, mettre en équations, extraire, optimiser, mais qui peinent à saisir les rétroactions, les dépendances, les effets en cascade, les corrélations. Nous savons isoler des indicateurs mais pas habiter un système. Nous parlons de transition, sans nous immerger dans le processus – autrement plus prometteur – de la métamorphose.

Car il faudra changer de corps (grandir ?) pour vivre. Dans Terre-Patrie, écrit en 1993 (éd. Seuil) avec Brigitte Kern, Morin formulait ce qui semble désormais une évidence : l’humanité partage un destin terrestre commun. Pas un destin abstrait, lisse, mondialisé comme un pub pour aéroport, mais une communauté de périls. Le dérèglement climatique, l’arme atomique, les nationalismes, les inégalités, les emballements techniques et les crises démocratiques ne sont pas des dossiers séparés, ils composent une même époque, celle de l’adolescence humaine. Une « polycrise », dirait-on aujourd’hui, où chaque fissure communique avec les autres. Trente-deux ans plus tard, il réitère : cette polycrise « pourrait nous inciter à trouver une nouvelle culture, une nouvelle civilisation sur cette Terre, qui deviendrait une vraie patrie humaine ». Tenir ensemble ce que l’époque sépare

Sa « Terre-Patrie » est peut-être trop vaste, trop fraternelle, trop peu attentive aux rapports de force concrets, aux responsabilités historiques, aux ravages coloniaux et capitalistes qui ont fabriqué l’Anthropocène. Le commun terrestre n’est pas également partagé : certains ont beaucoup brûlé, extrait, bétonné ; d’autres paient l’addition. C’est, peut-être, la limite de son humanisme planétaire : il voit puissamment l’unité de destin, moins l’inégalité de la facture.

Mais ce serait une erreur de congédier Morin au motif qu’il aurait trop voulu embrasser. À l’heure où l’écologie est sans cesse sommée de choisir entre expertise froide et colère chaude, entre rapport du Giec et stratégie électorale, entre sobriété individuelle et transformation systémique, sa pensée rappelle une chose précieuse : il faut tenir ensemble ce que l’époque sépare. La science et le récit. Le local et le planétaire. La catastrophe et la possibilité. La peur et le désir. La Terre et la patrie, mais une patrie dénationalisée, agrandie à l’ensemble du vivant qui nous porte.

Edgar Morin disparaît alors que la crise écologique n’a plus besoin d’être annoncée et qu’elle semble moins que jamais solutionnable. Elle est là, dans les sols, dans les nappes, dans les primes d’assurance, les récoltes, les corps fatigués par la chaleur, les villages déplacés, les forêts malades. Le temps n’est plus à découvrir que tout est lié mais à agir comme si nous l’avions véritablement compris. Morin n’a pas pensé le mot écologie comme un sujet mais comme une preuve : la preuve que notre intelligence moderne, trop compartimentée, ne sait plus habiter le monde qu’elle transforme. L’écologie demande de changer de pensée

« Pour lui, la réforme de pensée est inséparable d’une réforme de l’éducation, elle-même inséparable d’une réforme de pensée, c’est-à-dire que l’une est nécessaire à l’autre. Cette réforme de pensée est inséparable de la vraie prise de conscience de la réalité des problèmes planétaires, de l’Humanité aujourd’hui. Tout notre système de connaissance est là, selon lui, pour nous rendre aveugles, c’est-à-dire pour produire des connaissances séparées et fragmentées sur un ensemble enchevêtré. Les experts sont des aveugles, les économistes clos sont des aveugles. Nous avons donc un système de connaissance qui nous rend aveugles sur les problèmes fondamentaux et globaux… » écrit Marc Humbert, président de l’association des Convivialistes, dans son hommage. C’est peut-être la leçon la plus exigeante de Morin : l’écologie ne demande pas seulement de changer nos ampoules, nos lois ou nos technologies. Elle demande de changer de pensée. Et cette réforme-là ne se vote pas en une nuit. Elle s’apprend, se travaille, se transmet. Elle oblige à quitter les conforts du simplisme et toutes ces petites cages bien rangées où l’on croit comprendre le monde parce qu’on l’a amputé. Morin aura passé un siècle à refuser ces cages.

« J’ai tendance à croire que tout finira mal. » Au chapitre « Espoir » de Parler avec Edgar Morin (Frémeaux & Associés, février 2026), le lecteur attentif saisira le plus profond paradoxe de ce penseur hors norme, aux yeux toujours rieurs. Il pouvait se tenir droit sur la voie de l’espoir, y compris dans un monde en flammes. « Quand un système ne peut pas traiter ses problèmes vitaux, qui sont en même temps ses problèmes mortels – c’est-à-dire le système Terre ne peut pas traiter la dégradation de la planète, l’arme atomique, l’économie, la faim, l’inégalité – alors un système se désintègre, mais il est capable de se métamorphoser en un métasystème plus riche. Donc, je place mon espoir improbable dans cette métamorphose. » Persuadé que l’espèce humaine est cheminante, il espérait qu’elle saurait tracer des voies…

« L’aventure est inconnue, mais il faut penser à ouvrir une voie. Dans tous les domaines, dans tous les sens, il y a mille initiatives qui ne se connaissent pas mais qui sont toutes porteuses d’avenir. » Dans un monde qui se fissure, cette obstination demeure une consigne de survie. Et son legs le plus précieux.

Au bord de l’eau avec Fabcaro : « Moi, l’été, j'ai le bonheur facile »

Au bord du lac du Salagou, Fabcaro se livre sur son attachement aux souvenirs d’enfance, ses étés “très provinciaux” et populaires dans l’Hérault, entre Saint-André-de-Sangonis, où il a grandi, et Bédarieux, où il vit aujourd’hui, ses tournées des bals à l’adolescence, son rapport à l’écriture, au succès, et au temps qui passe. Et ce besoin tenace d’écrire, même au cœur de l’été. Le scénariste du prochain album d’Astérix (et du précédent) et auteur de Zaï Zaï Zaï Zaï signe un tout nouveau roman chez Gallimard : “Les derniers jours de l’apesanteur” (sortie le 14 août 2025). Rencontre toute en légèreté avec le mec le plus drôle du coin.

Pourquoi avoir choisi le lac du Salagou pour cet entretien ?

J’adore les lacs. J’adore l’eau en général. J’adore Sète, les bords de mer, mais les lacs ont un effet apaisant sur moi. Le Salagou, c’est un lieu qui traverse toute mon enfance et mon adolescence. Quand j’étais gamin, dans ma famille, dès que les beaux jours arrivaient, c’était le rituel : on prenait la glacière, les boules de pétanque, l’apéro, et on allait pique-niquer au bord du lac. Je me baignais avec mes cousins, je lisais, et le soir on faisait griller des saucisses. Et puis, quand j’étais au lycée à Clermont l’Hérault, on y allait entre copains à mobylette, parfois même on séchait une heure de cours pour venir là. Et tous les ans, fin juin, il y avait la grosse fiesta de fin d’année ici. Aujourd’hui encore, je viens régulièrement m’y balader. Ça m’apaise, et ça fait remonter pas mal d’émotions.

Justement, dans Les Derniers jours de l’apesanteur, vous évoquez vos souvenirs d’adolescence après avoir abordé l’enfance dans Fort Alamo, votre avant-dernier roman publié chez Gallimard. Cette période vous a donné envie d’écrire ?

Ah oui, c’est hyper important. Alors je ne suis pas nostalgique du genre « c’était mieux avant » mais on est attaché à son enfance et à son adolescence. En tout cas moi, j’adore cette période. J’adore m’en souvenir, me rappeler des émotions et des moments de cette époque. Ça faisait un petit moment que je voulais écrire sur les années lycée, notamment sur la terminale, une année assez forte, de bascule : les derniers jours du lycée, de l’innocence, et l’entrée dans une autre vie. J’ai passé mon bac en 1989-1990. Le livre se passe à ce moment-là, mais je voulais écrire quelque chose dans lequel toutes les générations pourraient se retrouver. Et ça a fonctionné, enfin je l’espère. Ma fille et ses copines, qui sont de 99, se sont dit : « Bah nous, on a vécu pareil. » Et là, je me dis ouf… Le pari est réussi.

Vous vous souvenez de votre bac ? De l’été qui a suivi ?

Bien sûr. Il y avait ce rituel : aller voir les résultats affichés dans la cour du lycée. Une vraie scène de théâtre avec des cris, des pleurs, des rires. J’en garde un souvenir très précis. Et l’été qui suivait, c’était la grande bascule : la fac, la cité U, l’inconnu. C’est peut-être avec le recul, à 50 ans, que je le vois comme ça, mais pour moi, de l’enfance jusqu’à la fin du lycée, c’était une parenthèse enchantée.

Et aujourd’hui, est-ce que vous arrivez à déconnecter, à prendre de vraies vacances ? Vous signez une BD avec Fabrice Erre, un roman, une nouvelle…

J’ai du mal à ne pas bosser et à couper. C’est rare mais cet été, je bosse moins que d’habitude. Mais j’ai toujours des projets en cours ou des projets en tête que je mûris. L’écriture, ça a toujours été ma passion. Depuis tout petit, j’écris. Et c’est plus que ça, c’est un mode de vie. Je suis toujours dans la création, en train de pondre des trucs à droite à gauche. Mais cet été, soit je fatigue, soit c’est l’âge, soit j’ai trop produit ces dernières années, mais j’arrive à me poser, et à travailler beaucoup moins que d’habitude.

Et en vacances, vous aimez faire quoi ?

*Je bouge un petit peu en famille mais je suis plutôt casanier. Et puis aussi – c’est con comme truc – mais j’adore faire les vide-greniers du coin, le samedi ou le dimanche.

Vous cherchez quoi dans les vide-greniers ?

Alors je vais encore paraître névrosé de l’enfance : je vais chercher des petites voitures, des vieilles BD, des vieux livres que je lisais. Des revues genre Strange, Le Journal de Mickey, Pif Gadget, Les Quatre As, Achille Talon… Comme beaucoup de gens : on va chercher du passé. Des trucs que tu ne trouves plus, qui n’existent plus que dans les vide-greniers. [il réfléchit] Ouais, dit comme ça, ça fait vieux con [rires]. C’est pour ça que je précise : je suis attaché à mon enfance à moi, mais pas forcément à l’époque d’avant, qui, à mon avis, était plus puante que celle d’aujourd’hui. Malgré ce qu’on pourrait croire, je crois qu’on va vers du mieux.

Quand vous étiez enfant, vous faisiez quoi pendant les vacances ?

Je viens d’un milieu populaire donc je ne bougeais pas beaucoup. Enfin… si. Ma mère est née dans une petite ville à côté de Barcelone. Donc il y avait le rituel : on passait trois semaines, un mois là-bas, retour aux sources. Et à l’adolescence, j’y suis moins allé. Mais j’ai essayé de perpétuer le truc avec deux-trois potes et d’aller de temps en temps à Barcelone dans la petite maison de ma mamie. Faire la fiesta.

Vous parlez aussi, dans votre dernier roman, de ce basculement entre les vacances en famille et les vacances entre potes…

Oui, j’ai des souvenirs de ça. Le basculement que tout le monde connaît. Tu pars toute ton enfance avec tes parents, début d’adolescence aussi, et puis d’un coup, tu n’as plus envie. Tes parents te disent « on part 15 jours », et toi t’as envie d’aller faire la fiesta dans les bals de village. Ce n’est pas forcément un meilleur projet, mais t’as plus envie d’être avec tes potes.

C’est ce que vous faisiez, ici, dans la région ?

Avec les potes, le rituel, c’étaient les bals du coin : Canet, Montpeyroux… Aller boire des bières. Ce n’est pas très glorieux. Mais j’ai eu une enfance très provinciale et très heureuse.

Vous dîtes souvent que vous êtes un transfuge de classe. Vous le vivez comment aujourd’hui alors que vous vivez à l’endroit où vous avez grandi ?

Oui, moi j’ai vraiment grandi dans un milieu très populaire. Avec mes potes à Saint-André, au bar, sur la place du village, les virées en mobylette… Et je suis parti de là, j’ai atterri dans la littérature, avec le milieu « parisien ». J’ai vraiment l’impression d’avoir traversé tous les niveaux sociaux. Et ça me donne un regard très vaste. Je peux communiquer avec n’importe qui : avec le poivrot du coin, dans un village paumé, comme avec un éditeur parisien.

On fête les dix ans de Zaï Zaï Zaï Zaï. Vous avez écrit plein de bouquins à succès, des tas d’albums, des adaptations au ciné… Ça fait quoi d’être devenu culte ?

Je garde la tête froide. Peut-être parce que j’habite à Bédarieux, dans mon trou… Ma vie n’a pas trop changé en fait. Je suis toujours dans mon bureau, sur ma table, à écrire, à dessiner. Bon, je suis plus sollicité, c’est sûr. J’ai quinze mails par jour, alors qu’il y a vingt ans je n’en avais pas autant. Mais sinon… Je ne m’en rends pas vraiment compte.

On peut se balader tranquillement au bord du lac du Salagou quand on est Fabcaro ?

Oui, je ne suis pas Michael Jackson [rires]. De temps en temps, à Paris ou à Montpellier, y’a quelqu’un qui m’arrête, mais ça reste cool. Je ne suis pas surexposé. Et ça me va très bien. Les gens sont hyper bienveillants. Je suis plutôt un gentil, alors je crois que quand t’es gentil, les gens sont gentils aussi.

Le voyage est souvent présent dans vos albums, quel rapport entretenez-vous avec lui ?

Je ne suis jamais aussi bien que chez moi, dans ma bulle, à écrire, à lire, avec mes guitares… Je ne pars pas facilement. Mais je me fais secouer un peu par ma copine et mes filles, donc on a toujours voyagé. Maintenant elles ont plus de vingt ans, mais pendant vingt ans on est partis tous les quatre, régulièrement. À Pâques et l’été. Et j’ai adoré ça. J’ai des souvenirs hyper forts de cette petite tribu.

Et des souvenirs de vacances pourries ?

On était partis à Marseille. Ma fille était toute petite. On se fait une virée dans les calanques. Pendant qu’on prenait l’apéro, mes filles jouaient au bord de l’eau, et ma petite s’est piquée avec une seringue de toxico qui traînait. D’un coup, panique. Elle avait le doigt en sang. Ma fille aînée arrive et dit : « Iris s’est piquée avec une seringue ! ». Là, moi, ça y est, je commence à voir tous les scénarios… On a passé deux jours de vacances, les pires de ma vie. Bon après ça s’est réglé mais sur le moment, grosse angoisse.

Vous partez toujours avec vos filles ?

J’essaie de maintenir le truc. Ça devient plus difficile. Maintenant, elles ont chacune un copain, donc on élargit la tribu. Mais quand tu proposes des trucs cools, elles suivent. L’été dernier, j’avais un petit peu de sous grâce à Astérix, donc j’ai dit : « On passe trois semaines aux États-Unis, Los Angeles, San Francisco, vous venez ? ». Et tout le monde a dit oui.

Et à propos d’Astérix justement. Le prochain album, le 41e (25 octobre 2025), se passe au Portugal. C’est vous qui avez choisi ?

Oui, c’est moi. Y’a une tradition dans Astérix : un album au village, un en voyage. Et là, il fallait faire un voyage. Par élimination, il ne restait plus grand-chose. Et je me suis dit : « Tiens, ils ne sont jamais allés au Portugal. » J’ai regardé l’histoire du Portugal, si ça existait à l’époque. Et oui, c’était une province romaine, la Lusitanie. Et là, d’un coup, j’ai eu plein d’idées. En plus, j’avais envie d’un truc ensoleillé, de vacances car je bossais dessus un mois de juillet… Donc j’ai développé un pitch à partir de là. J’étais déjà allé à Lisbonne, à Porto… Et avec l’éditeur, on est allés passer trois jours sur place, pour prendre des photos, de la documentation.

Et quand vous voyagez, vous avez un carnet de croquis avec des notes ?

Dessiner, non. C’est pour ça que je dis souvent que je ne suis pas un vrai dessinateur. Mes potes dessinateurs, dès qu’ils partent, ils croquent. Moi non, cela ne me démange pas. Par contre, j’ai toujours des projets qui tournent dans la tête. Mais plutôt d’écriture : roman, scénario. Souvent le fait de bouger, ça désaxe un peu, ça fait naître d’autres idées, des ambiances.

Il y a un objet que vous emmenez toujours avec vous en vacances ?

L’ordi. J’aimerais m’en passer, mais je l’ai toujours. Je ne suis pas très téléphone portable, je n’écris rien dessus. Le soir, à l’hôtel ou quand on se pose, si j’ai besoin de prendre des notes ou juste rester un peu connecté. Et puis des livres. Je ne peux pas partir sans livres.

Dans vos romans, il y a de plus en plus d’autobiographie. Vous l’assumez ?

Oui. De manière déguisée, mais oui. J’ai toujours mélangé la fiction et l’autobiographie dans mes romans, pour qu’on ne voie pas ce qui est vrai, ce qui est faux. […] Ces dernières années, ma mère était malade, puis elle est décédée en 2022. J’avais besoin d’en parler, de parler de cette époque. Je n’ai pas voulu le faire frontalement parce que je suis trop pudique. Mais de manière déguisée, je m’aperçois que je l’ai fait. Samouraï, je l’ai écrit pendant qu’elle était malade. Ça parle du retour aux sources, des origines espagnoles. Fort Alamo, je l’ai écrit après son décès. La maison à vider, ça, c’est autobiographique.

Justement, vous pensez que vous pourriez écrire un jour un livre “sérieux”, sans passer par l’humour ?

Je n’espère pas. Enfin, pourquoi pas… Mais je suis trop pudique. Pour moi, l’humour, c’est un truc de pudique. J’ai plein de choses qui me tiennent à cœur, mais je ne peux pas les dire frontalement. C’est pour ça que je n’ai pas l’impression de faire des livres d’humour. Je fais de la comédie, mais c’est un moyen pour faire passer des choses qui me tiennent à coeur.

Si vous pouviez pouvais boire un apéro avec quelqu’un, mort ou vivant, vous choisiriez qui ?

Je ne suis pas trop du genre à vouloir rencontrer mes idoles. Je suis timide, émotif. Mais s’il fallait choisir, peut-être Alain Chabat. Je pense qu’on se ressemble. On a échangé par mail, on se dit qu’il faut qu’on boive un coup, on n’y arrive pas. Il a repris Astérix, il est comme moi, enfant de Goscinny, de Zucker Abrahams Zucker … Humour crétin, débile, mais très écrit. Et humainement, il n’a pas l’air d’avoir le melon. J’aime beaucoup.

Et pour finir, votre définition d’un été réussi ?

Bon, ça va faire vieux beauf [rires]… mais moi je suis dans les clichés d’été. Il faut qu’il fasse beau, qu’il fasse chaud, que je boive ma bière fraîche le soir en terrasse. Moi, j’ai le bonheur facile. Tu me mets dans le Sud, au bord de l’eau, il fait beau… Une pinte bien fraîche, une plancha de seiche, des tapas, des olives… C’est ça la vie.

Fabcaro.jpg LES DERNIERS JOURS DE L'APESANTEUR

L'année du Bac, la meilleure période de notre vie en même temps que la pire. « Je m’étais façonné un faux moi intégralement taillé pour lui plaire. Elle avait adoré Le cercle des poètes disparus ? C’est dingue, c’était mon film culte. Elle aimait Sting et surtout son dernier album en date … Nothing Like the Sun ? Je vénérais cet album, de manière inconditionnelle. Elle admirait le chanteur pour son implication dans la défense de la forêt amazonienne aux côtés du chef Raoni ? J’étais à deux doigts de venir au lycée le lendemain avec un plateau de terre cuite coincé dans la lèvre inférieure… » Jonglant avec l’euphorie et la fébrilité de nos dix-huit ans, Fabrice Caro livre la chronique drolatique d’une année de terminale à la fin des années 80.

« Une décision historique ! » : l’A69 annulée, les opposants exultent

C'est un article de REPORTERRE Capture d’écran (95).png Le 27 février, le tribunal administratif de Toulouse a annulé l’autorisation environnementale de l’autoroute A69. À Toulouse, les opposants célèbrent leur victoire, deux ans après le début du chantier.

« En dépit de la pression exercée par l’État et le concessionnaire, c’est une décision historique ! » Le 27 février, le tribunal administratif de Toulouse a annulé l’autorisation environnementale délivrée au concessionnaire Atosca, qui lui permettait de construire l’autoroute A69 entre Toulouse et Castres. Après deux ans de travaux, le chantier est stoppé.

« C’est la première fois qu’une autoroute est annulée pour des raisons environnementales, alors même que les travaux sont très avancés », a déclaré en conférence de presse à Toulouse Maître Alice Terrasse, avocate d’une partie des associations ayant déposé la requête pour annuler l’A69.

« C’est un moment inoubliable pour nous, a précisé Gilles Garric, militant du collectif La Voie est libre. Cela fait plus de quinze ans qu’on lutte contre ce projet. Aujourd’hui, le tribunal nous a donné raison sur tous les arguments que nous avons toujours portés. »

L’État ne compte pas en rester là. Le ministre des Transports, Philippe Tabarot, a qualifié cette annulation d’« ubuesque » et a annoncé que l’État ferait appel de cette décision. En droit administratif, l’introduction d’un recours ne suspend pas le jugement : le concessionnaire ne pourra pas poursuivre les travaux en attendant la décision finale de la cour administrative d’appel, selon l’avocate.

Des bénéfices « trop limités »

Dans son jugement du 27 février, que Reporterre a pu consulter, le tribunal administratif de Toulouse estime que les « bénéfices économiques, sociaux et de sécurité publique sont trop limités » pour justifier la construction de l’autoroute.

La juridiction démonte les arguments du concessionnaire et de l’État, estimant, par exemple, que le bassin Castres-Mazamet ne souffre pas d’une situation de décrochage par rapport à d’autres villes de la région comme Albi ou Carcassonne. Il estime que la route nationale existante n’est pas particulièrement accidentogène comparée à d’autres itinéraires, et souligne que « le coût élevé du péage de la future liaison autoroutière » (6,77 euros pour un aller simple) pourrait décourager de nombreux utilisateurs.

Le tribunal conclut qu’« au vu des bénéfices très limités qu’auront ces projets pour le territoire et ses habitants, il n’est pas possible de déroger aux règles de protection de l’environnement et des espèces protégées ».

En plus d’annuler l’autorisation de l’A69, la juridiction a également annulé l’autorisation de l’A680, une jonction de 8 kilomètres censée relier l’agglomération toulousaine à la commune de Verfeil, où se trouve l’échangeur pour emprunter l’A69. L’arrêt du chantier suspend également l’installation très controversée des usines à bitume, qui devait intervenir mi-mars.

« Je tiens à saluer le courage de la juridiction administrative. Le tribunal a jugé en droit et uniquement en droit, et cela est de très bon augure pour la suite », souligne l’avocate Alice Terrasse.

« Pour tous ceux qui ont laissé des plumes ###»

Depuis plusieurs mois, l’étau juridique s’était resserré autour de ce projet autoroutier controversé. Durant deux audiences au tribunal, la rapporteuse publique, Mona Rousseau, avait demandé aux juges d’annuler l’autorisation environnementale.

Dans ses conclusions, qu’elle avait réitérées lors de l’audience du 18 février, la magistrate indépendante avait jugé qu’il n’existait pas de raison impérative d’intérêt public majeur et que les gains espérés par la construction de cette autoroute n’étaient pas suffisants par rapport aux atteintes à l’environnement.

Pour les militants, trop de temps a été perdu. « Il n’est pas normal d’avoir un jugement deux ans après le début des travaux, a certifié Thomas Digard, un militant du collectif La Voie est libre. J’ai une pensée émue pour les nombreuses personnes expropriées pour ce projet inutile et finalement jugé illégal. »

« On demande l’amnistie pour tout le monde, puisque l’histoire leur donne raison ! »

À ses côtés, dans un petit bar de Toulouse choisi pour accueillir la conférence de presse, Geoffrey Tarroux, un autre membre du collectif, a salué « tous ceux qui ont laissé des plumes lors de cette lutte, qui ont sacrifié leur vie et ont laissé des vertèbres et des fémurs durant deux ans. De nombreux procès doivent encore avoir lieu contre des opposants à l’A69, et on demande l’amnistie pour tout le monde, puisque l’histoire leur donne raison ! »

Les modalités concrètes de cette annulation, concernant la remise en état du chantier ou la déconstruction des ouvrages d’art, ne sont pas encore connues. Pour Jean Olivier, coprésident des Amis de la Terre Midi-Pyrénées, « le plus important pour le moment, c’est de laisser la nature reprendre ses droits ».

Mort de Rémi Fraisse : la France condamnée pour violation du droit à la vie

C'est un article de REPORTERRE Capture d’écran (94).png C’est une victoire inédite qui conclut une longue bataille judiciaire. Dix ans après la mort du militant écologiste, la Cour européenne des droits de l’Homme a condamné la France pour violation du « droit à la vie ».

Il a fallu atteindre le dernier échelon du droit pour enfin obtenir justice. Ce 27 janvier, la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a condamné la France pour violation du « droit à la vie » à la suite de la mort de Rémi Fraisse. Le jeune homme avait été tué par une grenade lancée par un gendarme mobile lors d’une manifestation contre un projet de barrage à Sivens, dans le Tarn, dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014. Suspendu, le projet en lui-même a été jugé illégal en 2016.

Pour autant, jamais le gendarme auteur du lancer, comme sa hiérarchie, n’ont été mis en examen pour la mort du militant écologiste et l’enquête judiciaire s’est soldée par un non-lieu définitif. Quant à la justice administrative, elle a reconnu en 2023 que l’État était « civilement responsable » des dégâts causés par ses opérations de maintien de l’ordre, tout en précisant qu’il n’y avait pas eu de « faute » commise à Sivens. La CEDH vient ainsi mettre un terme à cette absence constante de condamnation de fond. Dans son arrêt, elle relève à la fois « des défaillances de la chaîne de commandement » et de l’organisation des opérations.

Les armes utilisées sont également mises en cause. La grenade fatale à Rémi Fraisse « était problématique en raison de l’absence d’un cadre d’emploi précis et protecteur ». Même si celle-ci a été interdite en 2017, les forces de police disposent toujours d’autres grenades similaires. S’ajoute à cela qu’aucune autorité civile n’était présente sur place au moment des faits et « ne pouvait, à distance, complètement percevoir l’ampleur des affrontements et la situation rencontrée par les forces de l’ordre ». Dans ces conditions, le risque d’atteinte au droit à la vie des manifestants était présent, ce qui viole l’article 2 de la convention européenne des droits d’homme.

« C’est une confirmation de ce qui était pressenti depuis le début »

Capture d’écran (93).png Cette condamnation, assortie d’un total de 50 700 euros d’indemnités versées aux membres de la famille de Rémi Fraisse, clôture plus de dix ans de bataille judiciaire. Pour Claire Dujardin, avocate de la mère et de la sœur de Rémi, cette décision est « une victoire et une confirmation de ce qui été pressenti depuis le début : le maintien de l’ordre à Sivens n’apportait pas les garanties suffisantes pour éviter que Rémi ne soit tué ».

Dans un court communiqué, le père de Rémi, Jean-Pierre Fraisse, estime quant à lui que « cette condamnation établit de manière définitive que Rémi » âgé de 21 ans « a été tué par la France en raison d’ordres […] manifestement disproportionnés ». Pour lui, « la France ne sort pas grandie de cette affaire. Elle le serait si elle mettait tout en œuvre pour que de tels faits ne se reproduisent pas ».

Au cabinet d’avocat Spinosi, qui accompagnait le père devant la CEDH, on observe que « c’est la première fois que la Cour condamne la France sur le maintien de l’ordre en manifestation ». La France avait déjà été condamnée en 2023 pour l’usage de techniques policières comme les nasses, mais cette fois « l’arrêt dit en sous-texte que l’encadrement était lacunaire et ces armes, dites intermédiaires, s’avéraient en fait particulièrement dangereuses, élément longtemps nié par les autorités ».

Le maintien de l’ordre à la française remis en cause

Dans sa décision, la Cour a en revanche mis hors de cause l’enquête et la procédure elle-même, qui ne sont pour elle entachées « d’aucun manquement à l’indépendance et à l’impartialité ». Mais pour parvenir à cette conclusion, elle s’appuie notamment sur le travail du Défenseur des droits, seule instance à avoir auditionné le préfet et son directeur de cabinet aux responsabilités à l’époque. Un paradoxe quand on constate que le travail fourni par cette institution est rarement considéré par les tribunaux et l’État.

En 2017, 2021 et encore en 2023, elle n’a cessé d’alerter sur les dérives du maintien de l’ordre, sans que cela n’empêche la persistance de graves violences à l’encontre des manifestants à Sainte-Soline en 2023 ou l’an dernier sur le tracé de l’autoroute Castres-Toulouse. Deux projets qui ont en commun, comme Sivens, d’avoir dû subi pendant des mois la violence d’État pour faire avancer des chantiers, avant que ceux-ci ne soit inévitablement déclarés illégaux par la justice.

Que diable allait-il faire à Pézenas

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DANS LES PAS DE MOLIERE

à lire dans TELERAMA 3901 16/10/24 par Kilian Orain

Le dramaturge n'y a séjourné que trois fois. Pourtant , la cité occitane aux ruelles fourmillant d' artisans le vénère . Son coeur médiéval aux murs ocres invite à la balade.

"Molière", "Molière", "Molière": le nom orne nombre de façade de Pézenas, paisible cité du Sud nichée entre Béziers et Montpellier. Du cinéma aux plaques commémoratives , il est partout! Pourtant, le dramaturge français , né Jean Baptiste Poquelin en 1622, n'y a fait que quelques passages. Lorsqu'il quitte Paris , âgé d'une vingtaine d'années et déjà criblé de dettes, il sillonne les routes de France avec sa troupe de l'Illustre Théâtre, s'arrêtant en tout et pour tout trois fois à Pézenas, entre 1650 et 1656 pour y jouer ses pièces. Assez pour que Marcel Proust déclare: " Si jean-Baptiste Poquelin est né à Paris , Molière est né à Pézenas"

Dès l' entrée dans la ville , par l'avenue François Hue, un buste du dramaturge guette les passants. En face , le Grand Hôtel, Molière abrite aussi quelques statues de l'homme de théâtre. Lequel s' affiche même au sol, peint au pochoir dans les rues de cette cité médiévale. La petite commune mérite qu'on s'y arrête et qu'on s'y promène, à pied, pour goûter à l'atmosphère douce et solaire. les façades ocres, colorées, et les vieilles pierres en constitue le coeur. Il faut s'engouffrer dans les traverses (rue du Château, Mercière, Alfred-Sabatier, Triperie-Vieille) débouchant sur de petites places ( Ledru-Rollin, Etats-du-Languedoc, République), des restaurants ou es boutiques d'artisans. Car Pézenas abrite un florilège de bijoutiers, de céramistes, (Taupinette et compagnie), des maroquiniers, (Le Hameau des artisans), ou des maîtres verriers ( Atelier Eva Luca). Au fond de la petite impasse Simon-Ducros se trouve se trouve aussi la ferronnerie d' art ACB proposant oeuvres et objets de décoration. Présents dans chaque rue ou presque, les hôtels particuliers témoignent qu riche passé politique et commercial de la ville, qui accueillit à travers l'histoire marchands de drap, de cuir, de bois ...

Au bout du cours Jean-Jaurès, l'une des artères entourant le centre historique de la ville , on emprunte la porte Faugères, une large arche de pierre débouchant sur l' ancien ghetto juif, établit au XIIIè et XIVè siècles. Tout de suite à gauche , l'étroite rue de la Juiverie , en pente, mène en quelques pas à la butte du château. Seule une majestueuse porte en bois rappelle la présence du monument, rasé en 1632 sur ordre de Richelieu. En redescendant, on tombe sur la place Gambetta. Y trône en majesté l'ancienne maison consulaire, un bâtiment médiéval où les députés de la région se rassemblaient au XVIIè siècle lors des états généraux du Languedoc., alors province autonome du royaume. Et où Molière joua plusieurs fois. Aujourd'hui, le bâtiment accueille des artisans d'arts locaux dont il est possible d' admirer le travail. Non loin , rue François-Oustrin, l' hôtel particulier des barons Lacoste, du nom d'une riche famille de marchands de draps, est l'un des plus prestigieux de la ville. Affecté à des expositions , il se visite, en accès libre. Depuis ses escaliers en pierre , on observe de magnifiques voûtes en croisée d'ogives. A l'entrée une plaque rappelle le passage de Molière. Le dramaturge n'est jamais loin... Outre son sous-sol entièrement consacré aux traditions locales, il abrite également une salle dédiée à Molière. Elle retrace les séjours du comédien à Pézenas et donne à voir l'un de ses deux fauteuils - l'autre, dans lequel la légende raconte que le dramaturge serait mort, est conservé à la Comédie-Française. Longtemps perdu, le séant a été retrouvé il y a peu. On dit que c'est depuis ce fauteuil , alors installé à la boutique de son ami, le barbier Gély, que Molière observait les passants. Certains, lui auraient d'ailleurs inspiré des personnages, comme celui de Lucette dans la comédie-balet Monsieur de Pourceaugnac(1669). A l'étage du musée , on admirera les toiles colorées des premières années d'un peintre de la région, Gérard Calvet (oeuvres exposées jusqu'au 3 novembre) Et en sortant, la fameuse boutique du barbier Gély a été réaménagée en un musée qui évoque de manière ludique le chanteur-poète et roi de la contrepèterie , Boby Lapointe (1922-1972). En 1966, l'enfant de la ville avait composé la chanson L'Ami Zantrop en hommage au patron du théâtre

VISITER

  1. En été les alentours de Pézenas comptent nombre de domaines viticoles à découvrir. Pour les fans absolus de Molière, la Grange des Près ouvre ses portes en Juillet et en août, hors week-end et jours fériés. Le dramaturge y séjourna, à deux reprises , acceuilli par le prince de Conti. En juin ne pas rater l'incontournable festival Molière (théâte, danse, arts vivants...)

  2. A une vingtaine de minutes l'étang de Thau se découvre en toute saison: balades, loisirs nautiques, dégustations d' huîtres...

DORMIR

  1. Pratique pour sillonner la ville à pied, le Grand Hôtel Molière offre des chambres simples et spacieuses , avec un rapport qualité-prix correct. A partir de 81€ la double. hotelmolière.fr

  2. Pour un séjour tout confort , l' ancienne Distilleriede Pézenas, transformée en hôtel, propose des chambres cossues et de séduisants équipements : spa, piscine, restaurant et bar. A partir de 80€ la double . garrigae.fr

SE RESTAURER

  1. A l' Atelier (14, rue Conti), une carte resserrée mais généreuse . Ne ratez pas la rouille de seiches à la sétoise en plat. Et le mi-cuit au chocolat et à l'huile d'olive en dessert. Environ 30€ pour un menu complet.

  2. Pour le dîner. Chez Paul (9 rue Albert-Paul-Alliès n) offre le cadre chaleureux d'une petite cour extérieure, ou d'une belle salle voûtée. Au menu, une cuisine traditionnelle et de saison. Mention spéciale aux linguines et leurs palourdes à,la cr^me d'aïl. Un régal.

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La randonnée comme remède, pas à pas

SGPACUFBZVT3TKCKAZBBXCXNDU.jpg Vallée du Haut Giffre

Interview

Sylvain Tesson : «La marche m’a remis d’aplomb, physiquement et mentalement, elle dissipe les nuages noirs»

L'écrivain Sylvain Tesson, qui a parcouru le monde et escaladé tout ce qu'il trouvait sur son chemin (montagnes, cathédrales, immeubles, maisons…), se livre dans Sur les chemins noirs (Gallimard) à un voyage intérieur. Intérieur car, pour une fois, il sillonne son propre pays. Intérieur car, meurtri physiquement et psychologiquement par un grave accident et un deuil, il a fait de cette marche une opération de rééducation et une tentative de réconciliation avec lui-même.

Vous aviez déjà pratiqué la marche avant votre accident ? N’était-ce pas trop lent pour vous ?

Je l'avais pratiquée, oui, mais seulement en tant qu'alpiniste. En montagne, on appelle cela la «marche d'approche». C'est un peu comme un parvis avant d'attaquer la montagne. Ou les escaliers avant l'amour. Après mon accident [en août 2014, il a chuté de près de 10 mètres en escaladant la façade d'une maison, à Chamonix, alors qu'il allait rendre le manuscrit de son récit Bérézina, ndlr], je ne pouvais plus gambader de la même manière, cette marche a été aussi une rééducation. Jusqu'alors, la marche évoquait plutôt un séjour en thalassothérapie. En France, c'est une activité forcément paisible. C'est un petit pays tellement peuplé, on ne peut même pas s'y perdre. Cela me fait penser à cette affiche électorale de François Mitterrand, «La Force tranquille» : il est en premier plan avec, en fond, un paysage français.

Etiez-vous très différent à l’arrivée, au-delà des aspects mécaniques et physiques ?

Tout marche ensemble, les aspects physiques sont justement essentiels. La marche m’a remis d’aplomb, physiquement et psychologiquement. Elle m’a apporté un vrai rétablissement moral. J’avais des périodes très sombres avant de partir. La marche dissipe les nuages noirs. J’ai aussi vécu cette marche de façon médiévale, presque arthurienne. Traverser les forêts rend très sensible au merveilleux de la nature. Il faudrait prescrire à tous les accidentés la marche dans la nature avec nuits à la belle étoile.

Vous abattiez quand même 30 ou 40 kilomètres par jour !

Oui, mais ce n’était rien pour celui que j’étais avant, un sportif en très bonne condition physique. J’allais bien alors, comme va bien un adolescent : j’étais en surchauffe permanente, dans un état d’excitation générale. Surchauffe que j’entretenais en mettant du fioul dans la machine, le fioul étant l’alcool. Dans cet état d’exaltation, je négligeais beaucoup ce qui m’entourait. Depuis l’accident, j’ai arrêté complètement l’alcool. Il me reste quelques petits pincements de nostalgie parfois, mais ils disparaissent vite avec la découverte des matins limpides. J’ai découvert la chance que j’avais de vivre dans ce pays, et de pouvoir simplement marcher, ce qui n’était pas évident juste après la chute. Dès que j’ai compris que j’allais retrouver l’usage de mes jambes, je n’ai pensé qu’à cette marche.

Cet accident fut comme un rite de passage à l’âge adulte ?

Même plus qu'adulte : quand j'étais encore à l'hôpital, cette chute de dix mètres de haut m'avait fait vieillir de cinquante ans. Je suis passé de l'état de sportif en très bonne santé à celui de vieille dame en convalescence. Les premiers pas ont été très laborieux. Comme si chacun d'eux était une escalade. Après, j'ai découvert à la marche des vertus que je ne soupçonnais pas, un principe de thermodynamique, qui favorise non seulement les idées mais aussi un auto-entretien général de tout le corps. J'ai recommencé l'escalade, mais de façon raisonnable. Maintenant, j'utilise des cordes. Et surtout, je ne fais plus d'escalade en solo. Vous savez ce qu'en disent les alpinistes ? «Si tu tombes, c'est la chute, et si tu chutes, c'est la tombe.»

La montagne est le dernier espace sauvage ?**

*Malheureusement non, dès qu’on l’approche de très près, les empreintes humaines sont partout. Lorsque vous grimpez une paroi, vous découvrez une multitude de pitons plantés dans la roche. C’est un grand débat actuellement entre les alpinistes et tous ceux qui pratiquent la montagne. Il existe par exemple un mouvement qui s’appelle «Mountain Wilderness», pour la préservation de l’aspect sauvage de la montagne - autrefois, pour se rapprocher du «wilderness» anglais, on utilisait cette très belle expression d’«espaces adamiques»* -, qui a entrepris de préserver les parois rocheuses des pitons. Les pitons sont un peu à la montagne ce que les ronds-points sont à la plaine, un aménagement du territoire sur le granit. Avant, les alpinistes retiraient leurs pitons au fur et à mesure de leur grimpée. Aujourd’hui, les pitons sont posés à la perceuse, avec des chevilles à expansion.

La montagne n’est plus un espace préservé. Il y a des refuges partout. Même dans les «gouffres effroyables» dont parlait Chateaubriand. On voit bien la marque de l’aménag